jeudi 19 novembre 2020

[NaNoWriMo 2020] Un dîner romantique

 Pour mes Wrimos Adélaïde, Lalemey, Mathilde et Payou et leurs mots du jour : Fromage, Truffade, Pinard



Elle l'avait invité à un dîner romantique, "aux chandelles" avait-elle précisé, et il était impatient. Cela faisait maintenant quelques mois qu'ils se fréquentaient, prenant leur temps pour se découvrir, s'apprivoiser, et envisager, pourquoi pas, un futur ensemble. 


L'un comme l'autre sortaient de relations longues, usantes et douloureuses, et après un tourbillon de rencards sans saveur, de nuits dans les draps d'inconnu.e.s rapidement oublié.e.s, ils s'étaient rencontrés. Rien d'inoubliable dans le moment non plus, d'ailleurs, seules deux personnes manifestant un intérêt mutuel en cliquant à l'identique sur un site de rencontre à la mode, et entamant une conversation timide, navigant à vue entre les poncifs éculés et les questions trop intimes pour le virtuel. 


Très vite, ils avaient choisi de se voir, en terrain neutre. Un bar à vins alors qu'ils étaient tous deux amateurs de bière parce qu'"il faut savoir vivre dangereusement". Les heures avaient défilé sans qu'ils décrochent l'un de l'autre, seuls au monde dans un lieu bondé, leurs têtes penchées en avant pour mieux s'entendre. 

Il l'avait raccompagnée en voiture, pour le plaisir de quelques minutes supplémentaires ensemble, et était reparti avec la trace d'un baiser au rouge à lèvres sur sa joue, le cœur battant. 


Il aimait son esprit d'indépendance, et ils ne s'écrivaient que peu dans la journée, se réservant pour les moments où ils se voyaient, ou parfois même pour un appel téléphonique nocturne. 

Ils étaient sortis toutes les semaines pour un rendez-vous galant différent : la visite d'une exposition, un pique-nique au parc, un billard, un ciné, et même, lors d'une soirée étonnante, un escape game avec des inconnus qui avaient réussi à les harponner alors qu'ils étaient en route pour un bar. 


Chaque fois, il s'était senti tomber un peu plus amoureux d'elle, et leur premier baiser avait été exaltant, une drogue dont il s'était retrouvé immédiatement addict. Après ça, elle s'était ouverte à lui sur les problèmes de confiance qu'elle rencontrait, ses difficultés face à l'intimité physique, et il avait rassuré ses peurs du mieux qu'il avait pu. Oui, bien sûr qu'il brûlait de lui faire l'amour, mais il attendrait d'avoir son consentement éclairé et enthousiaste, et il serait aussi patient qu'il le faudrait. Dans l'intervalle, s'il y avait quoi que ce soit qu'il puisse faire pour l'aider à faire tomber ses barrières ou la sécuriser, elle n'avait qu'un mot à dire. 


Ce soir, pour la première fois, elle l'avait invité chez elle. Elle était déjà venue à plusieurs reprises chez lui, passant des soirées à regarder des films enlacés sur le canapé, leurs mains se limitant aux gestes dont elle se sentait capable ce soir-là. Il avait eu l'impression de passer un test — sans difficultés aucunes, cependant — comme si elle tenait à vérifier qu'il tiendrait parole sur le respect qu'il lui vouait. 


Il espérait que ce soir était une preuve de sa confiance, même s'il ne s'attendait à rien d'autre qu'un dîner, mais le fait d'être invité sur son territoire semblait un immense pas, et il tenait à en être digne. 


C'est ainsi qu'il se retrouva, la main tremblante d'émotion, à sonner à son interphone, son autre main agrippant un bouquet de fleurs. 

Il grimpa quatre à quatre les étages qui le séparaient de sa bien-aimée, et ne put retenir un immense sourire quand elle se jeta dans ses bras la porte à peine ouverte, recouvrant sa bouche, ses joues et tout ce qu'elle pouvait atteindre de doux baisers. 


Elle le prit par la main — celle qui ne tenait pas le bouquet — et l'entraîna vers le salon, où elle l'invita à s'asseoir sur le canapé, avant de se planter sur ses genoux, blottie contre son torse. Il déposa les fleurs à côté de lui, et l'entoura de ses bras, ses mains caressant doucement son dos dans un geste réconfortant, intime et qui était désormais un réflexe ancré en lui. 


Ils restèrent ainsi enlacés en silence quelques minutes, puis elle se détacha de lui, prenant le bouquet et se dirigeant vers la cuisine avec un sourire et un mot tendre. 

Il prit une grande inspiration, appréciant le sentiment de plénitude qui l'envahissait en sa présence, et se leva, appelant après elle. 

Elle l'invita à la rejoindre dans la cuisine, un sourire malicieux sur les lèvres. 

«Tu te rappelles la dégustation de fromages sur laquelle nous étions tombés sur ce petit marché de producteurs nocturne ? »

Il hocha la tête, trop occupé à la dévorer du regard pour utiliser ses mots. 

«Le vieux monsieur m'avait laissé sa carte, et j'ai commencé à travailler pour lui à sa communication en ligne. Il m'a dit qu'il était temps que son activité rentre dans le vingt-et-unième siècle, et on a bossé ensemble à une stratégie social media. Les retours sont déjà énormes et il a des clients de partout qui viennent le rencontrer et goûter ses produits, et il m'a fait un petit cadeau pour me remercier... »

Son sourire s'agrandit, et il enfonça les mains dans ses poches pour s'empêcher de le tracer amoureusement du bout des doigts. Il savait que le contact serait sans doute autorisé et apprécié, mais il avait envie d'entendre la suite de son histoire, et la sensation brûlante au creux de son estomac pouvait encore patienter quelques instants. 


Cependant, avant de continuer, elle s'approcha de lui et extirpa sa main de sa poche, la portant à ses lèvres pour déposer un baiser dans sa paume puis y blottir sa joue. Son regard pétillant changea en quelque chose de plus doux mais aussi de plus intense, et elle s'inséra dans ses bras. Il déplaça sa main de sa joue à ses cheveux, autant pour les caresser que pour l'inviter à basculer son visage en arrière et le regarder. Sur ses traits, il lut tout son amour, et quelque chose qui ressemblait à de la gratitude, et il se pencha pour partager un chaste baiser, avant de la serrer un peu plus fort, son oreille posée sur son torse au dessus de son cœur. 


Quelques secondes s'écoulèrent avant qu'il ne demande : 

« Alors, ce petit cadeau, qu'est-ce que c'est ? »

Il sentit son rire avant de l'entendre, et elle se désemmêla de leur étreinte, l'étincelle chipie de retour dans son regard. 

«Et bien... Je sais que je t'avais promis un dîner romantique, et ça peut toujours l'être, mais au menu de ce soir... »

Elle fit une nouvelle pause dramatique, et il eut envie de se mettre à genoux et de lui déclamer des vers alors qu'elle soulevait le couvercle d'une immense sauteuse sur le feu : 

«Ce soir, mon cher, c'est truffade ! »

Il explosa de rire devant son air canaille, et se pencha de nouveau pour réclamer un autre baiser, qu'elle lui donna avec joie. Ils souriaient tous les deux beaucoup trop pour que leurs lèvres se touchent réellement, mais ils n'en avaient cure. Quand elle se recula une nouvelle fois, il ne put retenir un grognement d'insatisfaction, et elle lui caressa la joue affectueusement pour le réconforter. 

«Attends, ce n'est pas tout ! Pour accompagner ce délicieux repas léger et romantique... »

Une énième pause dramatique pendant qu'elle farfouillait dans le frigo...

«J'ai du pinard ! Pardon, du vin. Mon petit papy dit toujours "pinard" et il faut croire qu'à force, il déteint sur moi. Mais bref, qu'en dis-tu, pour un repas entre amoureux ? Truffade et pinard ? »

Il sourit. C'était parfait. 



mardi 17 novembre 2020

[NaNoWriMo 2020] Faites partir ces fantômes

 Pour le prompt du 16 novembre de mon NaNoWriMo. 


Faites partir ces fantômes



Edna s'agitait dans la maison autant que ses petites jambes de grand-mère pleines d'arthrose le lui permettaient. Elle était décidée à secouer sa sauge fumante dans chacune des pièces, ses lourdes lunettes glissant sur le bout de son nez. 


Derrière elle, son nouveau locataire, un jeune homme de 25 ans prénommé Thomas, se tenait actuellement dans l'entrée de l'appartement, agrippé à la poignée de la porte, le teint pâle et les genoux tremblants. Il semblait prêt à s'enfuir, et Edna se dit qu'elle lui proposerait une tasse de thé corsée au cognac une fois son rituel fini, car le petit en avait bien besoin. 


«Allons, allons », dit-elle de sa  voix chevrotante, ses pas mesurés la menant déjà dans une autre pièce, hors de la vue du jeune homme. 

Celui-ci poussa un gémissement et, progressant sur la pointe des pieds en restant collé au mur, se rapprocha dans l'embrasement de la porte du salon, afin de pouvoir encore surveiller Edna. 

«Tout va bien, mon enfant, le cajola-t-elle. Vous n'avez rien à craindre d'eux, vous savez. Cela fait 50 ans que je vis dans cette maison, et jamais ils ne m'ont embêtée. C'est leur demeure avant la nôtre ! »


A ces mots, le jeune homme sembla pâlir un peu plus, et Edna retint un sourire, ainsi qu'une remarque sur l'ironie de la situation. 

«Je m'en fiche, dit-il d'un ton capricieux. Faites partir ces fantômes ! »


La grand-mère se retourna, les sourcils froncés. Elle ressemblait à une chouette en colère, et pointa sa sauge vers le jeune homme menaçant. 

«Ah non, alors ! Je veux bien purifier les énergies négatives et vous permettre de mieux cohabiter ensemble, mais il est hors de question que je chasse les esprits de cette maison ! Je préfère encore rompre votre bail ! »


En voilà un qui vient de perdre ses privilèges de thé au cognac et de cookies, songea-t-elle durement. 


Face à elle, le jeune homme sembla perdre de sa contenance, se dégonflant comme une baudruche fatiguée. 

«Désolé, Madame Edna. S'il vous plaît, ne me chassez pas. C'est juste qu'ils m'ont fait peur, vous comprenez ? Ce n'est pas le premier tour qu'ils me jouent, et je suis un peu à cran... Bien sûr, c'est chez eux d'abord. Peut-être pouvons-nous trouver un accord pour mieux vivre tous ensemble ? »


Le visage d'Edna changea rapidement, passant de la joie à la confusion. 

«Ils vous jouent des tours, dites-vous ? Hum... »

Soufflant sur le rouleau de sauge qu'elle tenait dans la main, elle prit une grande inspiration, et d'une voix forte, étonnante pour une dame d'une si petite taille, elle cria : 

«Anatole ! Gédéon ! Montrez-vous ! »


Deux rires aigus résonnèrent, qui firent se dresser les cheveux sur la nuque du pauvre Thomas. Puis deux silhouettes apparurent, deux hommes d'une soixantaine d'années, flottant au plafond. 

Thomas serra les dents et ferma les yeux, retenant à grand peine le gémissement qui menaçait de s'échapper de sa gorge. 


Une nouvelle fois, Edna brandit sa sauge comme une arme en direction des deux spectres, l'agitant avec colère : 

«Vous êtes deux grands-pères morts depuis presque un siècle ! Pouvez-vous cesser de tourmenter la jeunesse et vous comporter avec la décence qui sied à votre âge ? Ne me forcez pas à vous poursuivre jusque dans l'au-delà !  »


Piteux, les deux fantômes descendirent de leur perchoir pour se tenir, la tête baissée et la mine contrite, face à la grand-mère campée avec les poings sur ses hanches. 


«Désolés, Miss Edna », dirent-ils d'une même voix. 


La mamie sourit, contentée. 

«C'est bien. Maintenant, disparaissez, c'est l'heure de mon feuilleton ! »

Et elle tourna les talons, repartant à petits pas mesurés en direction de son appartement. 

mardi 10 novembre 2020

[NaNoWriMo 2020] Prends-moi dans tes bras

 Jour 8 du NaNo : je poursuis ma plongée dans le passé du Dr Nolan Richardson. Il est possible qu'il y ait de légères incohérences entre les fragments d'histoire, vu que je ne les traite pas comme des chapitres, que j'ai fait 0 prep sur cette histoire, que j'avance à tâtons et que j'oublie ce que j'ai écrit d'une fois sur l'autre. 

Bref, c'est la suite de "Ce n'est jamais aussi simple", et je vous conseille aimablement les mouchoirs en papier à portée de main, parce que moi j'ai chialé en finissant le texte. 


Prends-moi dans tes bras


Petit, la seule personne à bord du Thésée qui avait pris soin de Nolan était le chef des cuisines, Jaremon Davies. C'était un homme noir grand et maigre, ce qui était étonnant pour un cuisinier, d'autant plus un comme lui, qui raffolait des sucreries et cuisinait une nourriture riche qui tenait au corps. Ce qui était nécessaire quand on cherchait à nourrir un équipage d'hommes solides dont la mission était de naviguer un immense vaisseau à travers l'espace. 


Jaremon avait pris en pitié le petit Nolan très rapidement après la mort de sa mère, et s'était résolu à s'occuper du nourrisson comme si c'était le sien. Son épouse, Annabelle, et lui n'avaient jamais pu avoir d'enfants, et c'était un grand regret dans sa vie. Il avait vu de près les ravages de l'éducation - si on pouvait appeler cela comme ça - d'Edward Richardson sur son fils, les premières larmes, et plus tard, les premiers coups. Il se mordait souvent l'intérieur des joues pour s'empêcher de dire quelque chose, ou de faire un mauvais geste, parce que Richardson restait le capitaine du navire, et s'il décidait de débarquer Jaremon, alors le gosse serait définitivement seul. 

Il prenait donc sur lui, et s'efforçait tous les jours de manifester de l'amour au petit Nolan, d'abord en s'occupant des biberons et de lui changer ses couches, de le bercer en chantant de sa voix profonde et grave quand le bébé ne dormait pas, puis, quand il fut un peu plus grand, en lui offrant biscuits et bonbons, en le gardant autant que possible près de lui en cuisine lorsque son père ne le réclamait pas, en lui donnant du chocolat chaud qui lui faisait des moustaches sur sa bouille d'enfant. 

Le plus grand malheur de Nolan était son intelligence. Il était clair très tôt que le bambin était un prodige, et là où son père était déjà un être brillant, l'enfant le surpassait en tout bien avant l'âge de 4 ans. Cela avait malheureusement eu pour effet de le placer sur le radar de son père qui, plutôt que d'abandonner un nourrisson au bon vouloir du Chef de cuisine, exigeait régulièrement la présence de son fils à ses côtés, pour sonder son petit esprit en quête de solutions brillantes. Edward Richardson était un passionné de technologie, et le Thésée l'un des vaisseaux les plus à la pointe de son temps, mais l'homme était persuadé que l'on pouvait aller encore plus loin. Et il espérait y parvenir le premier en cannibalisant l'intelligence de son propre enfant. 


C'était au terme d'une de ces journées fastidieuses que le petit Nolan, désormais 6 ans, était arrivé dans la cuisine, ses petits poings serrés à ses côtés, ses yeux brûlants de larmes contenues, la mâchoire verrouillée et les épaules remontées, comme prêt à la guerre. Jaremon était occupé à faire des palets au citron, et toute sa concentration était fixée sur ses biscuits dont il tirait une immense fierté, si bien qu'il ne réalisa pas immédiatement l'arrivée de l'enfant. 

Ce fut d'abord le bruit furtif de ses petits pieds sur le sol qui se rapprochaient de lui qui le fit sourire, mais il ne leva pas les yeux pour autant, versant avec soin quelques ingrédients supplémentaires dans un immense récipient. 


Un visage rentra en collision avec sa jambe, suivi de deux bras maigrelets qui lui enserrèrent les mollets avec férocité. Jaremon transféra son fouet dans sa main gauche, continuant à remuer sa préparation, et utilisa l'autre pour ébouriffer les boucles brunes et douces du garçonnet. 

«Comment va mon petit lion ? »

Depuis tout bébé, il avait pris l'habitude de ce surnom affectueux, espérant qu'il servirait à l'enfant de rappel pour toujours rester fier et fort malgré ce que la vie mettrait sur son chemin. 

Une réponse inaudible, marmonnée dans son pantalon, et il reprit, son sourire s'élargissant : 

«Je n'ai rien compris, Nolan. Veux-tu bien relever la tête et répéter ? »

Il lâcha enfin son saladier, pliant sa grande carcasse pour donner son entière attention au garçonnet. Celui-ci poussa un grand soupir, relâcha l'emprise qu'il avait sur le pantalon du cuisinier, et releva la tête, demandant d'une petite voix hésitante : 

«Prends-moi dans tes bras ? »

C'était plus une supplique qu'un ordre, mais Jaremon ne releva pas, trop occupé à découvrir l'immense marque rouge qui couvrait tout le côté gauche du visage du garçonnet, et où l'on pouvait observer sans difficulté le détail de plusieurs doigts. 

S'efforçant de ne rien laisser paraître de sa colère par peur qu'elle soit mal interprétée par l'enfant, il passa ses mains sous ses aisselles, le souleva aisément pour le percher sur le comptoir face à lui. De là, il ouvrit grand les bras, laissant le petit garçon se blottir contre son torse, ses jambes autour de sa taille et ses bras autour de son cou. Une fois l'enfant agrippé à lui comme un koala, il frotta son dos doucement, appuyant sa joue rugueuse sur le crâne de son petit. Il attendit quelques secondes, ses mouvements lents et apaisants, comptant dans sa tête jusqu'à ce que les digues cèdent et que tout le corps de Nolan soit parcouru de violents sanglots. 

Il recula alors, le petit fermement serré contre lui, et sortit des cuisines pour aller dans sa cabine attenante. Là, il s'assit sur le lit, les bras passés autour de l'enfant, murmurant des paroles sans queue ni tête juste pour que la vibration des mots dans sa cage thoracique berce doucement l'enfant. Il lui sembla que de nombreuses heures s'étaient écoulées quand les larmes semblèrent se tarir et que le petit corps blotti contre son torse cessa de trembler. Entre temps, il avait attrapé une couverture qu'il avait serrée autour de l'enfant, et commençait presque à s'assoupir d'épuisement, quand une petite voix chevrotante s'éleva de sa cachette contre le torse de l'homme. 

«Jaremon, pourquoi est-ce que tu ne peux pas être mon papa ? »

Jusqu'à sa mort, l'homme jurerait que ce jour-là, il avait entendu son cœur se briser. 


Quelques heures plus tard, quand Nolan fut calmé, il finirent ensemble la préparation des palets au citron, l'enfant trempant son doigt dans la pâte à intervalles réguliers, et Jaremon prétendant ne pas s'en apercevoir. Avec patience, et sans heurter l'enfant, il parvint à obtenir des informations sur ce qu'il s'était passé. 

Comme tous les jours, Nolan avait été réclamé dans le bureau de son père, qui était occupé à ses propres calculs pour la création de ce qu'il appelait un "super-robot" : une machine capable de voyager d'une planète à l'autre pour transmettre des messages à la vitesse de la lumière, sans nécessité pour l'homme de la contrôler. 

L'enfant, de son côté, avait travaillé au codage d'une intelligence artificielle, et semblait faire d'immenses progrès. Pendant de longues heures, l'un et l'autre avait ainsi avancé sur leurs propres projets, dans un silence presque agréable. Puis Edward avait réclamé à l'enfant de s'approcher afin de lui expliquer plusieurs points sensibles sur lesquels devrait se pencher le garçonnet dès le lendemain, au lieu de "s'amuser avec Dieu sait quoi dans son coin". L'enfant avait acquiescé, déjà trop sérieux pour son âge, puis avait tendu le doigt vers le tableau blanc de son père avec cette terrible phrase : «Le calcul ici est faux. »

Le père était rentré dans une colère froide, et avait giflé son fils avant de l'éjecter avec un coup de pied hors de son bureau. Nolan était alors venu chercher le réconfort dans les bras de la seule personne à bord qui l'aimait vraiment : le Chef cuisinier Jaremon Davies. 


La vie reprit son cours à bord. Nolan apprit à ne plus pointer les erreurs de son père mais à simplement repasser discrètement derrière, et Jaremon se fit violence pour n'empoisonner la nourriture de personne. Les semaines et les mois passèrent, et Nolan grandit, de plus en plus seul et renfermé, les bleus sur son corps omniprésents, même s'il semblait qu'Edward avait cessé de l'atteindre au visage. 

« Pour éviter d'attirer l'attention des membres de l'équipage », marmonna un jour Nolan en guise d'explication. 

Puis un jour, il eut 11 ans, et Jaremon l'assit sur le comptoir face à lui, comme ils l'avaient fait si souvent. Une ombre passa sur son visage tandis qu'il ébouriffait les cheveux de l'enfant, qui ressemblait de moins en moins à un enfant et de plus en plus à son père. Il était temps d'avoir une conversation sérieuse et difficile, et le cœur de l'homme se serra à cette pensée. Il prit une grande inspiration, et se lança : 

«Nolan. Tu sais comme je ne suis plus tout jeune... »

Le garçon sourit, sa main venant caresser les tempes du cuisinier, où le gris avait remplacé le noir depuis longtemps. Puis, d'un air malicieux, il pointa les rides au coin des yeux de l'homme, et avec un grand sourire, répondit : 

«Je sais. »

Puis, plus soucieux : 

«Tu n'es pas malade, au moins ? 

 — Non, non, rien de tout ça. »

L'homme prit les petites mains, déjà pleines de cicatrices à force de bricoler aux côtés de son père, et les serra dans les siennes. 

« J'ai reçu une communication. Nous approchons bientôt de X449BG, et le Comité Intergalactique me demande de débarquer. Ils ont décidé de nommer quelqu'un à ma place, et qu'il était temps pour moi de partir en retraite. Annabelle m'attend là-bas... »

Le garçon leva les yeux vers lui, la dévastation peinte sur les traits de son visage :

«Tu vas m'abandonner ? Tu vas m'abandonner ! Qu'est-ce que je vais faire sans toi, Jaremon ? Ne peux-tu pas m'emmener ? »

Les larmes commencèrent à couler librement sur ses joues qui perdaient déjà leur rondeur enfantine, et Jaremon le prit dans ses bras, le serrant encore une fois contre son torse, comme il l'avait fait si souvent depuis sa naissance. Nolan se débattit un peu, avant de lâcher prise et de passer ses bras autour de la taille de celui qui était pour lui un père adoptif, se blottissant au plus près de lui, ne pouvant retenir ses sanglots. Jaremon le serra un peu plus fort, et la boule dans sa gorge grossit un peu plus, jusqu'à ce qu'à son tour il laisse libre cours à son chagrin. 


Ils pleurèrent ensemble un long moment, et Nolan fut le premier à rompre leur étreinte. 

«Combien de temps ?, demanda-t-il, résigné

 — Nous arrivons dans une quinzaine de jours. J'ai essayé de faire appel, crois-moi, mais ils ont déjà choisi mon remplaçant. 

 — Je comprends.... »


Nolan hocha la tête, et descendit du comptoir, essuyant ses joues du revers de sa manche. Il attrapa un biscuit dans la boîte qui était toujours à disposition pour lui, et revient se blottir contre le flanc de Jaremon. 

«J'aurais voulu pouvoir partir avec toi, dit-il d'une voix pleine de remords, bien trop douloureuse pour un enfant de son âge. J'aurais voulu rencontrer Annabelle et vivre heureux avec vous pour toujours. »


Il se décolla de l'homme et, d'un pas traînant, la tête baissée, se dirigea vers la porte de la cuisine. Là, il se retourna, et d'une voix éteinte, dit : 

«Je t'aime, Jaremon. »

Et, pour la deuxième fois de sa vie, le coeur de l'homme se brisa pour Nolan. 


Les quinze derniers jours avaient été passés dans un quasi-déni entrecoupé de frénésie. Jaremon n'avait presque plus quitté les cuisines, écrivant ses recettes dans un carnet qu'il comptait offrir à Nolan, et cachant des boîtes pleines de ses biscuits dans tous les recoins du vaisseau. Sur les moments où ils étaient libres l'un et l'autre, l'homme et l'enfant se retrouvaient dans sa cabine, et Jaremon lui racontait des histoires de sa jeunesse, sa rencontre avec Annabelle, et tout ce qui lui passait par la tête. 


Les adieux avaient été déchirants, mais conduits dans l'intimité de la cuisine. Nolan avait peur de la réaction d'Edward, et Jaremon préférait avoir la liberté de manifester son affection. Puis il était descendu du Thésée, et Nolan s'était retrouvé plus seul qu'il n'avait jamais été. 


Ils avaient correspondu, au début, autant que les moyens de communication le leur permettaient, et Nolan avait même fini par inventer un émetteur plus puissant pour rester en contact avec Jaremon. Bien sûr, à ce moment-là, le jeune homme avait déjà appris à cacher ses avancées les plus spectaculaires à son père. Malgré tout, les échanges s'étaient fait rares, et avaient finalement cessé. 

Nolan en avait conclu que l'homme ne l'avait peut-être pas aimé tant que ça, jusqu'à ce qu'un jour, quelques jours après l'anniversaire de ses quatorze ans, qu'il avait célébrés seul dans sa cabine à dévorer une boîte entière de palets au citron, il avait reçu sur son transmetteur la transcription d'un message qui l'avait anéanti. 


«Bonjour. Je m'appelle Annabelle Davies, et j'adresse ce message à Nolan Richardson. Nolan, où que vous soyez, j'espère que ce message vous trouvera. Je n'ai jamais été aussi douée que mon mari pour les communications intergalactiques, et... La voix se brisa douloureusement en un sanglot vite maîtrisé. Mon mari, Jaremon Davies, vous aimait profondément. Je crois qu'une partie de lui est morte ce jour-là, quand il vous a laissé à bord, forcé à prendre sa retraite. La vérité est qu'il ne s'en est jamais vraiment remis, et bien qu'il soit resté aussi longtemps que possible en contact avec vous, son cœur était déjà brisé. Il y a quelques mois, Jaremon est tombé malade. Il n'a rien voulu vous dire, persuadé que le poids sur vos épaules était bien trop lourd pour qu'il n'y rajoute une charge supplémentaire. Cependant, je ne me sentais pas capable de vous cacher les choses plus longtemps et... Là, la voix reprit son souffle avant de poursuivre, chancelante. Nolan. Jaremon est mort, la semaine dernière. Le dernier jour, son esprit plein de fièvre délirait, et il vous appelait. Je ne sais pas comment atténuer la douleur de cette nouvelle, mais il vous aimait. Il vous aimait comme un fils, Nolan, et par son biais, j'ai appris à vous aimer aussi. S'il vous plaît, en mémoire de mon mari, prenez soin de vous. Et écrivez-moi si vous le souhaitez. Je serai toujours là. »


Ce soir-là, le jeune Nolan Richardson, génie de quatorze ans le cœur lourd, portant le deuil du seul père qu'il ait jamais connu, mis la touche finale à l'intelligence artificielle la plus avancée de tous les temps, donnant naissance à une créature sur laquelle il travaillait déjà depuis longtemps, et la baptisa fièrement [Jare]Monday[vies]. 

dimanche 8 novembre 2020

[NaNoWriMo 2020] Ce n'est jamais aussi simple

 

Encore un texte pas spécialement relu. C'était le jour 6 du NaNoWriMo. Suite de "Porte-Bonheur"


Ce n'est jamais aussi simple


Monday avait tenté de rassurer tant bien que mal Ellie. Le Dr Richardson était tout simplement très peu habitué à la présence humaine, encore moins à l'intimité physique. Après tout, son meilleur ami était une création désincarnée : difficile d'obtenir un câlin d'une intelligence artificielle. 


Ellie se sentit rassurée de n'avoir pas fait de faux pas, mais décida avec détermination de tout faire en son pouvoir pour que Nolan se sente plus à l'aise avec elle. 

Ces pensées la ramenèrent vers l'équipage du Terpsychore, sa famille depuis tant d'années, et elle soupira lourdement : elle avait besoin d'un nouveau thé. 


Se dirigeant d'un pas lourd vers la cuisine, elle songea à Aurora et à leur amitié, au caractère bien trempé de la jeune femme. 


Elles s'étaient rencontrées il y a plus de dix ans, fraîches émoulues de l'Académie, persuadées que la Patrouille intergalactique était une carrière fascinante. Elles se voyaient déjà enquêter sur des mystères entre planètes, pourchasser des ennemis aliens, et rentrer à la maison auréolées de gloire. 

Pour autant qu'Ellie était toute en angles secs, mouvements raides et os saillants, Aurora était ondulante et moelleuse. «Je suis grosse, Ellie ! Dis-le ! », la haranguait-elle régulièrement. Elle n'avait pas honte de son corps - il n'y en avait pas à en avoir - et se plaisait à tourmenter ceux qui semblaient avoir un souci avec cela. Lorsqu'elles avaient rencontré Tergan, c'est à dire le premier jour de leur assignation à bord du Terpsychore, donc il était déjà lui-même capitaine depuis plusieurs années, il avait eu le malheur de faire une simple remarque, dont il avait longtemps payé le prix. 

En effet, lorsqu'Aurora avait posé un pied sur son vaisseau, le Capitaine lui avait jeté un coup d'œil, et prononcé cette terrible phrase : «Vous devez être la cuisinière. Vos quartiers sont par là. »

Aurora avait viré une impressionnante couleur pivoine, et enfonçant son index à répétition dans la poitrine de Tergan, avait procédé à sa correction, sa voix hurlante alertant l'intégralité de l'équipage qui s'était ramené sur le point pour voir le capitaine se faire engueuler par un petit bout de femme. 

Il avait présenté ses excuses, piteux, et son second avait plus tard avoué à Ellie qu'il n'avait jamais vu son boss dans un tel état. Généralement, il était du genre à procéder au règlement des conflits à coups de pied dans les fesses, et sa voix de stentor résonnait régulièrement dans les couloirs du navire à la moindre incartade des membres de sa patrouille. 

Après réflexion, Ellie se disait que c'était aussi à ce moment-là que Tergan était tombé irrémédiablement amoureux. 


Sa propre relation avec le capitaine avait été beaucoup plus simple. Ils s'étaient tout d'abord cordialement ignorés : elle faisait partie de l'équipe de nuit, sous la direction du second de bord, et n'avait que peu ou pas d'interactions avec le capitaine. Elle était également discrète, bien qu'efficace, et préférait passer son temps libre dans la cabine qu'elle partageait avec 4 autres personnes, apprenant par cœur le manuel de bord du Terpsychore et s'efforçant de rafraîchir ses connaissances scientifiques. A l'Académie, ils avaient suivi un cursus sur la biodata et les relevés de terrain qu'ils devraient faire, et elle savait qu'elle était techniquement plus scientifique qu'inspectrice, mais, bien que ce ne soit pas la partie du métier qui la fasse le plus rêver, elle était déterminée à être la meilleure dans son domaine. 


Ainsi, les premiers mois de sa vie à bord du Terpsychore s'étaient révélés calmes, se déroulant dans une solitude toute relative en dehors des moments qu'elle partageait avec Aurora. Aurora avait choisi à l'Académie une formation de navigatrice, et passait donc la majeure partie de son temps en salle de contrôle. Willis, le vieil homme qui gérait la barre quand elles avaient embarqué, en était à sa dernière mission, et Aurora avait pour ambition d'être nommée à sa succession le plus vite possible. Elle avait fait très vite ses preuves, et bien que certaines voix aient tenté de crier au favoritisme suite à sa prise de poste, Tergan avait rapidement su les faire taire, ainsi qu'Aurora elle-même, qui tenait d'une poigne ferme les rênes de la salle de contrôle. Avec douceur mais fermeté, elle avait réorganisé les postes après le départ de Willis, et la navigation en était plus efficace que jamais. 


Ellie avait été un peu jalouse de son amie : celle-ci avait moins de temps à lui accorder, et s'était insérée dans le rythme du vaisseau avec une facilité déconcertante que peinait à reproduire la jeune femme. 

Elle avait commencé à essayer de discuter avec certains des patrouilleurs parmi les plus sympathiques, mais le métier restant majoritairement masculin, et relativement sexiste, et certains de ses collègues la regardaient encore de travers, tandis que certaines des autres femmes à bord semblaient préférer l'ignorer, probablement soulagées que l'hostilité se soit déplacée vers elle. 

Finalement, au bout de nombreux mois, elle avait eu l'occasion de faire ses preuves quand un des réacteurs d'une sonde de prélèvement était tombé en panne lors d'une mission en extérieur. Aucun des ingénieurs présents avec elle sur Bêta-666-Nano n'avait de connaissances matérielles, et très vite un vent de panique s'était disséminé au sein de l'équipe. S'ils ne parvenaient pas à réparer rapidement, il faudrait abandonner la sonde, et tout le travail fourni avec elle, pour être à temps au prochain point de contrôle. 


Ellie avait toujours eu du mal à comprendre pourquoi on ne pouvait pas simplement alerter d'un retard dû à un incident, mais c'était la loi : tout retard au Point de Contrôle entraînait de facto une saisie par le Tribunal Intergalactique, et beaucoup d'ennuis derrière. Alors la jeune femme avait retroussé ses manches - métaphoriquement, bien sûr, mieux valait garder sa combinaison en place sur une étoile sans air respirable -, et avait ouvert la carcasse du robot, identifiant rapidement la panne, due à un fil déconnecté, et avait effectué une réparation de fortune dans les temps, qui avait permis au Terpsychore de reprendre rapidement la route sans perdre les prélèvements effectués. 

A partir de ce moment-là, les hommes et les femmes de l'équipage avaient mis leurs préjugés de côté, apprenant à connaître et à apprécier la jeune femme, qui s'était ainsi dégoté une nouvelle famille. 


Ses pensées retournèrent à Nolan : comment est-ce qu'un homme seul, même avec la présence d'une IA aussi sensible, intelligente et attachante que Monday, pouvait ne pas se sentir seul et malheureux sur un aussi grand bâtiment que le Thésée. 


Elle posa la question à Monday, un bras glissé sous sa tête, lorsque la nuit fut venue et qu'elle fut bien au chaud dans le confort de ses draps. 


«Ce n'est pas simple, répondit la création. 

— ça ne l'est jamais, rétorqua-t-elle. Mais je voudrais comprendre. »


L'être — impossible pour Ellie de penser à lui en terme de "machine" — resta silencieux un moment avant de répondre, comme s'il pesait ses mots. 

«Boss a grandi a bord du Thésée. Son père était le Capitaine du vaisseau, comme son père avant lui, son grand-père avant cela, etc. Une longue lignée de capitaines de patrouille, et le boss n'a jamais eu d'autre choix que de prendre la relève : c'était sa destinée, décidée bien avant sa naissance. Mais M. Edward - le père de Nolan - n'était pas vraiment ce que l'on peut appeler un homme bien. Bien sûr, il était craint par son équipage autant qu'il était respecté, et se comportait durement mais avec ce qui passait sans doute pour une forme de justesse avec ses employés : généreux envers ceux qui lui étaient fidèles, impitoyables envers ceux qu'il estimait s'être mis en travers de son chemin. Dans la sphère privée, cependant, il n'était pas un bon père : impatient, colérique, puis finalement violent lorsqu'il s'était avéré que son fils était mille fois plus doué qu'il ne le serait jamais. »


Ellie eut un hoquet d'horreur, et demanda d'une voix faible : 

«Et sa mère ? 

 — La mère du Dr Richardson est décédée en mettant son fils au monde. Il a toujours pensé que c'était là la source du ressentiment de son père envers lui. Je suis une IA apprenante, Miss Dayton. J'ai commencé mon existence avec les informations qu'avait placées le boss dans mon code. Le reste, je l'ai appris et découvert par moi-même. Je ne suis pas vraiment capable de sentiment, pas avec la même complexité que vous autres humains, mais sachez, Miss Dayton, que je suis sincère dans la haine que je voue à M. Richardson Sr.

— Que lui est-il arrivé ? Et au reste de l'équipage ? Tout ça n'explique pas pourquoi Nolan est seul à bord. 

— Imaginez un enfant livré à lui-même dans un navire de cette taille, au milieu d'hommes adultes débordés, célibataires et sans vie de famille pour la plupart. Il était considéré comme un moucheron, comme une nuisance bien avant que son génie soit découvert. Alors les autres hommes l'ont traité comme une erreur de la nature, et son père comme un ennemi. Edward Richardson est mort d'une crise cardiaque quand le boss avait dix-neuf ans. Il a hérité de la Capitainerie et de l'équipage. La première chose qu'il a faite, ça a été de m'implémenter dans le système de bord, puis de larguer tout le monde au point de contrôle le plus proche. Personne ne voulait travailler avec lui de toute manière, et ils passaient le plus clair de leur temps dans leur cabine. 

Le second de l'époque, un certain Odhiah, a dit un jour à Nolan que le monde se serait mieux porté s'il n'était jamais né. »


L'IA s'arrêta un instant, comme pour permettre à Ellie de digérer l'ensemble de ces informations. La jeune femme sentait les larmes couler le long de ses joues, ne faisant rien pour les essuyer, pensant à la violence de l'existence du jeune Nolan, orphelin à l'aube de sa vie adulte, après après passé l'intégralité de son enfance victime d'un bourreau sans cœur. Son attention fut attirée par une information, et elle ne put s'empêcher de demander : 


«Monday. Tu as dit que Nolan avait dix-neuf quand quand il t'a installé sur l'ensemble des ordinateurs de bord. Quand es-tu né ? 

 — J'existe dans une forme primitive depuis que le boss a 4 ans. Il a commencé à me concevoir à cet âge-là, même si pour beaucoup, je n'étais alors qu'un ami imaginaire. J'ai commencé à pouvoir répondre, d'abord en binaire, lorsque Nolan avait douze ans. A ses quatorze ans, j'étais capable de former des phrases et de commencer à assimiler le monde qui m'entoure. »


Ellie écarquilla les yeux dans le noirs. Richardson était vraiment ce qu'on appelle un génie. Elle frissonna, épuisée par les émotions de la journée. Peut-être était-il temps de dormir, après tout. Elle s'efforça de maintenir les yeux ouverts pour une dernière question : 

«Pourquoi est-ce que le Comité Intergalactique ne l'a tout simplement pas forcé à reprendre un équipage ? »


Cependant, avant que la réponse ne lui parvienne, Ellie était déjà profondément endormie, et Monday décida que l'histoire pourrait bien attendre le lendemain. 

Il était temps d'aller voir s'il pouvait également convaincre le Boss que quelques heures de sommeil lui feraient le plus grand bien. 


Nolan était, comme bien souvent, enfermé dans son laboratoire, où il s'était enfui une fois le composant récupéré dans le tableau de bord de la capsule d'Ellie Dayton. 

Très rapidement, la sensation de malaise qu'il avait éprouvée en présence de la jeune femme s'était dissipée, remplacée par l'excitation d'un nouveau défi. S'il parvenait à réparer l'accès à son serveur secondaire, il verrait peut-être des messages en provenance de la planétropole X649BG et parviendrait à comprendre précisément ce qui s'était passé. Evidemment, il n'était pas un génie pour rien, et certains scénarios tournaient en boucle dans sa tête depuis plusieurs heures, tous plus catastrophiques les uns que les autres. 

Il avait besoin de réponses, de certitudes, afin d'établir un plan d'action, et pour cela, il avait besoin de se concentrer. 

S'installant en tailleur à même le sol, sa position favorite pour réfléchir et travailler, il s'empara du boîtier du serveur. Il fit rouler ses épaules et craquer sa nuque, se forçant au calme, et s'emparant d'un fin tournevis pour ôter le capot de l'appareil. Il grimaça devant l'électronique qui se révéla à lui : le jeune Nolan n'avait pas fait dans la finesse en composant l'appareil, et il pouvait reconnaître les nombreuses erreurs faites, les soudures maladroites et les circuits malmenés par l'adolescent qu'il avait été. Malgré tout, il ressentir une bouffée de tendresse pour le petit génie, qui avait sans doute fait de son mieux avec les moyens à sa disposition à l'époque. 


Il reposa l'appareil sur le sol et se releva, se dirigea vers l'arrière de son laboratoire, où un tas de ferrailles et d'appareils désossés étaient venus mourir après qu'il les ait dépouillés de ce dont il avait eu besoin à un temps donné. Monday appelait ce coin de la pièce "Le cimetière", et Nolan et lui se recueillaient régulièrement devant le monceau d'objets, dans une de leurs cérémonies ironiques. Il eut une bouffée de tendresse envers Monday. Que ne ferait-il pas sans sa précieuse IA ! La pensée fut suivie par une vague de culpabilité : quelques temps auparavant, Nolan avait eu des propos très durs, et il s'en voulait cruellement. Bien sûr, Mon' ne lui en tenait pas rigueur, mais les choses avaient été tendues entre eux juste avant l'arrière de Miss Dayton... 


Et voilà que son cerveau l'entraînait sur le chemin d'Ellie. Il se rappelait avoir parcouru son dossier, envoyé par le Conseil en même temps que l'ordre de mission, et il se rappelait avoir été immédiatement fasciné par la jeune femme. Issue d'une famille banale, elle s'était battue becs et ongles au sein de l'Académie pour ressortir parmi les premières de sa promotion. Assignée à l'un des vaisseaux les plus anciens de la flotte de Patrouille, elle avait réussi là encore à se faire remarquer par ses compétences exceptionnelles en ingénierie et en robotique. Puis il y avait eu l'incident à proximité de NaNo632, sa rencontre avec le golem des sables, les semaines qu'elle avait passées seule à bord de sa capsule avant d'être récupérée par le Thésée. Nolan devait reconnaître qu'il s'était attendu à trouver quelqu'un de moins équilibré, traumatisé par son isolement, mais il s'était à la place retrouvé face à quelqu'un d'aussi adapté à la solitude que lui, aussi résilient et déterminé, et cette pensée lui faisait peur. 

Son père lui avait toujours répété qu'il était une anomalie, mais si une anomalie se reproduisait, alors qui sait ce que cela pouvait bien vouloir dire ? S'il n'était plus seul dans son cas, que faire des paroles de celui qui l'avait mis au monde et formé, et pour qui il aurait voulu ressentir de la haine mais ne trouvait dans son cœur que chagrin et pitié. 


Nolan soupira, se forçant à reconcentrer ses pensées. Il avait du pain sur la planche, et fouilla un long moment parmi les carcasses du Cimetière, récupérant fils, circuits et morceaux de métal qu'il jetait par dessus son épaule sans ménagement. Il était temps de jouer les Frankenstein. 

«Monday, appela-t-il distraitement. Lance la playlist "savant fou" s'il te plaît. »

jeudi 5 novembre 2020

[NaNoWriMo 2020] Ça le tuerait

"Ça le tuerait", c'était mon prompt du jour. Je l'ai récupéré de façon très très furtive dans le texte, au point que si vous clignez des yeux au mauvais moment, vous ne le verrez pas passer. 

Une fois encore, je partage un fragment de mon NaNo, dans l'univers d'Ethan cette fois-ci. Le texte est la suite de "Les Grands Anciens". Il faudrait que je fasse un meilleur blog pour pouvoir classer les textes par série et dans l'ordre. Oh well, peut-être un jour... 

Ce texte, comme le précédent, n'est pas corrigé, il est direct frais du jour et pas relu. 


Ethan refit surface plusieurs heures après. Il était visiblement de retour au campement, allongé dans son lit à l'intérieur de sa tente et quelqu'un - Anton, probablement - avait pris le temps de lui ôter ses chaussures et de le couvrir d'une couverture chaude. 


Il se sentait mieux, et le cocon douillet dans lequel il était l'invitait à se rendormir pour en profiter encore, mais des voix à l'extérieur attirèrent son attention, lui faisant tendre l'oreille. 

Bien que chuchotée, la conversation semblait agitée, presque une dispute. 

«Pourquoi n'enverrait-on pas Denys ? Il est parfaitement compétent, habitué à des missions plus risquées, et il maîtrise bien mieux ses tendances pyromanes depuis quelques années ! 

 — Parce que ça pourrait le tuer, bon sang ! Si j'en crois mes lectures, le pouvoir de la pierre est sans égal, et quiconque la manipule s'expose à en être la victime ! »


Ethan identifia la seconde voix comme étant celle de Sparks, en déduisant que la première appartenait à Jared. Il ne comprenait pas la conversation, et était décidé à renoncer à épier pour se rendormir quand une phrase le fit se redresser dans son lit, son attention redoublant. 

«Le gamin est spécial. Je ne sais pas comment ni pourquoi, mais le pendule le savait.  Si la pierre n'avait pas réagi à sa candidature, jamais je ne l'aurais embauché. C'est un gosse, à peine sorti des études, il n'a jamais rien vu. 

— Peut-être aurait-il mieux valu ne pas l'embaucher, ne crois-tu pas, Anton ? te revoilà parti sur les traces de cette chimère, alors que le boulot que l'on fait ici est tout aussi important, et c'est lui qui fait bouillir la marmite ! Ne crois-tu pas qu'il est temps de renoncer, et de retourner à des activités raisonnables ? »


Si Anton répondit, ce fut sur un ton si bas qu'Ethan ne put le saisir. Peu après, les pas s'éloignèrent, et il ne resta que le silence. Le jeune homme se rallongea dans son lit, mais le sommeil le fuyait, son esprit tournant et retournant les propos qu'il venait d'entendre. Il se sentait blessé et trahi : depuis le début, il pensait que Sparks avait vu quelque chose de spécial en lui, et décidé de le prendre sous son aile malgré son inexpérience. Finalement, il s'avérait qu'il avait probablement vu quelque chose de spécial en Ethan mais rien qui ne concerne le métier. Le jeune homme se demandait ce que cela pouvait bien être. 

Il se tortura un long moment les méninges avec cette pensée, mais finalement, la fatigue eut raison de lui et il se rendormit profondément. 


Ses rêves furent peuplés d'images étranges et terrifiantes. Il retournait sans cesse dans la forêt, entraîné contre sa volonté par une créature féroce prête à le briser en deux. Là, dans la clairière, les ruines d'une cité poussaient, se nourrissant de sa force vitale, le jetant à genoux, tremblant et haletant. De grands êtres squelettiques, presque humains mais immenses, dansaient autour de lui, caressant son visage de leurs longs doigts crochus tandis qu'il hurlait sans qu'un seul son ne sorte de sa bouche. 


A chaque fois, le jeune homme se réveillant en sueur, agrippé à ses couvertures, la gorge sèche comme s'il avait hurlé dans ses rêves. Aux premiers rayons du soleil, il rendit les armes et s'extirpa de ses couvertures, sortant de sa tente pour prendre un peu d'air frais. 

Face à lui, Denys semblait se lever aussi, et l'homme, un petit brun trapu au visage rubicond et aux cheveux crépus, lui fit un signe aimable avant de l'inviter à venir partager avec lui un café. 

Très vite, les deux hommes s'assirent face à face à la table de camping qui leur servait de coin repas, bureau et plateau de jeu, une tasse fumante à la main. Denys avait même mis en route un deuxième réchaud sur lequel crépitait actuellement quelques tranches de bacon, l'odeur emplissant agréablement l'air froid du matin. 

«Comment te sens-tu ?, demanda-t-il d'une voix douce à Ethan. Tu as fait une sacrée frayeur au Boss, hier... »

Le jeune homme haussa les épaules, tâchant de rassembler ses pensées avant de répondre. Il savait que Denys était l'un des fidèles bras droits d'Anton, et l'homme s'était toujours montré aimable et attentionné depuis son arrivée, très différent de Jared qui s'était avéré plus hautain et autoritaire. Ethan pensait aussi à la conversation qu'il avait entendue la veille au soir et dont il ne savait pas quoi faire. 

Son interlocuteur le fixait toujours, semblant le scruter et lire la moindre des pensées. Finalement, une main calleuse s'abattit sur son avant-bras. 

«Ne t'en fais pas, gamin. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé là-bas, mais ça peut arriver à n'importe qui de faire un malaise. Anton ne t'en tiendra pas rigueur et tu auras bien d'autres occasions de faire tes preuves. Hé, même Jared, sous ses airs cassants, est un bon gars. On va reprendre le boulot, sortir ces fossiles de rêves de là, et les ramener précieusement à la Conservhistoire, ok ? Et en attendant, tu vas venir avec moi et on va soigner cette monstrueuse coupure que tu as sur le front avant qu'elle ne s'infecte. »

L'homme lui tapota le bras avant de se reculer sur sa chaise, inhalant son café et deux tranches de bacon, poussant le reste du plat vers Ethan. Le jeune homme choisit de croire que Denys n'était au courant de rien, et de lui faire confiance. Avoir un ami durant le temps de la mission ne lui ferait pas de mal. Il s'empara d'un morceau de viande, et le mâchonna rêveusement. Peut-être qu'aujourd'hui, ils se contenteraient de faire leur boulot d'Archéorêve et que tout irait bien. 


Quelques heures plus tard, alors qu'Ethan était déjà sur le chantier, obéissant à tous les ordres que lui lançait Jared, Anton Sparks débarqua d'un pas chancelant. 

Il avait les traits tirés, le teint verdâtre à l'exception de deux cercles noirs sous ses yeux, et ses cheveux habituellement élégamment peignés en arrière lui tombaient sur le front, les boucles lourdes et grasses. Il héla Ethan, l'interrompant dans ses tâches en exigeant que le jeune homme le suive. Jetant un regard vers Jared qui lui signifia son approbation d'un mouvement de tête, le jeune homme déposa ses outils et se hissa hors de l'excavation pour se précipiter à la suite de son mentor, qui s'éloignant déjà sans un coup d'œil en arrière. 


Ils ne s'arrêtèrent qu'à l'orée de la forêt, et Ethan sentit un frisson glacé le parcourir. Anton dut s'en apercevoir, car il le rassura immédiatement : 

«Pas aujourd'hui, gamin. Il est hors de question que toi et moi remettions les pieds tout de suite dans cette forêt, mais j'avais besoin de te parler seul à seul. Je ne t'ai pas dit toute la vérité, et je me dois d'être honnête avec toi. Mais d'abord : comment te sens-tu ? »

Ethan plissa les yeux, suçotant sa lèvre inférieure sous l'effet de la concentration. Il était étonné des parole de son mentor, curieux d'en savoir plus, mais n'osait pas révéler ce qu'il avait entendu la veille. Confier à son patron qu'on l'avait espionné n'était peut-être pas la meilleure idée. Finalement, il opta pour en dire le moins possible, et attendre de voir où la conversation le mènerait. 

«ça ne va pas trop mal, répondit-il d'un ton qui se voulait neutre. Je suis désolé pour hier, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, j'ai dû faire un malaise. Je me suis reposé cette nuit, merci encore de m'avoir porté et remis au lit. Vous traitez bien vos employés, M. Sparks. »

Le ton était aimable, mais dépourvu de chaleur, et fit tiquer l'aîné des deux hommes. Il avait eu l'impression qu'une certaine complicité s'était installée entre eux, et il avait beaucoup d'affection pour le gosse, et sa réponse terne lui fit l'effet d'une douche froide. Il fixa Ethan quelques longues secondes, la bouche ouverte sur un O de surprise, avant de se reprendre et de poursuivre, s'efforçant d'insuffler plus de gentillesse dans ses propos : 

«C'est normal, Ethan, ton bien-être m'importe. Le bien-être de tous mes collaborateurs m'importe, d'ailleurs, c'est pour ça que Jared et Denys me supportent depuis autant d'années. Et tu n'as pas à t'excuser pour hier, c'est ma faute et... Justement, c'est de cela dont je voulais te parler, mais j'ai changé d'avis. Viens, on ne va pas faire ça ici, allons dans ma tente. »


Il se retourna d'un pas décidé, se dirigeant vers le campement. Il se sentirait mieux avec une tasse de thé fumant entre les mains, et suffisamment de chocolat pour apaiser la sensation d'abattement qui lui rongeait l'estomac. Derrière lui, Ethan suivant d'un pas traînant, et Anton eut envie de se mettre un coup derrière la tête en pensant à ce qu'il avait fait subir au gamin. 


Arrivés dans son baraquement, Anton s'empara de deux coussins et les jeta au sol, à un peu moins d'un mètre de distance. Il mis sa bouilloire en route, et fit signe à Ethan de s'installer sur l'un des coussins. Quand le thé serait chaud, il s'assiérait en face de lui, mais pour le moment, il était heureux d'avoir quelque chose à faire de ses mains, et s'obligea à reprendre une contenance. 


La vérité, c'est qu'Anton Sparks était épuisé. Après sa dispute d'avec Jared la veille au soir, et les remontrances qu'il avait essuyées à juste titre après avoir mis la vie du gosse en danger, il n'avait pas pu dormir et était retourné dans la forêt, armé de son pendule, qu'il avait arraché des mains d'Ethan en le mettant au lit. Le gamin était complètement sonné, une longue balafre lui barrant le front là où une branche l'avait frappé, et voir cette ligne de sang séchée sur son visage pâle avait donné à Anton des aigreurs d'estomac. 

La culpabilité le rongeait, et il refusait de mettre la vie de qui que ce soit d'autre en danger, mais il avait besoin de réponses, et il en avait besoin rapidement. 

Une heure plus tard, il s'était arrêté, haletant. Il était encore très loin de la clairière, et il savait qu'il n'y parviendrait pas avant le petit matin. Il s'était autorisé à prendre un quart d'heure avant de se remettre en marche, mais quand enfin il avait débouché sur la clairière, rien ne s'était produit. Il avait agité son pendule, fouillé dans tous les recoins, l'avait plaqué contre les racines des arbres, mais rien. Aucune vision, aucune sensation étrange, juste une fatigue immense et un abattement certain. Il avait repris le chemin du campement, le traversant sans s'arrêter pour aller chercher Ethan sur le chantier de fouilles. Il n'avait pas dormi depuis au moins 72 heures, n'avait presque rien mangé, mais il avait besoin de parler au gosse avant toute chose. 


C'est ainsi qu'il se retrouvait enfin, face à un jeune homme presque hostile sans qu'il comprenne pourquoi, et tenant à peine sur ses jambes en attendant le sifflement familier de sa bouilloire. Il servit deux tasses, tendit l'une des deux à Ethan, puis se laissa glisser au sol sur son propre coussin, repliant son torse massif autour de son propre mug pour en aspirer toute la chaleur. Il frissonna, et l'espace d'une fraction de seconde, la pensée d'un bain brûlant s'imposa à son esprit, qu'il repoussa bien loin. Anton se râcla la gorge, et attendit qu'Ethan croise son regard pour démarrer ses explications : 


«Tu te rappelles comment, avant-hier, je t'ai parlé ici-même de la forêt des mythes, avec cette vieille carte qui mentionnait Enterria ? Cette carte avait été tracée par mon arrière-grand-père, et date de l'époque de la construction du Dôme. Juste avant le regroupement en castes, avant l'Archéorêve, le Médisoin, et toutes ces carrières parmi lesquelles on nous force à choisir désormais.

Le vieil homme était persuadé qu'on faisait fausse route avec la fermeture de nos territoires aux Etrangers, et que la réponse à la survie de notre espèce n'était pas dans la réinvention du futur mais la reconnexion au passé. Il avait développé toute une théorie sur les êtres qui peuplaient notre terre avant nous, une espèce qu'il a baptisé les Anciens, des créatures mi-humaines mi-aliens. Il était persuadé qu'ils avaient débarqué sur notre planète pour la coloniser, mais avaient choisi de retourner pour un temps chez eux, avant que quelque chose ne les empêche de revenir. Il était aussi convaincu qu'ils avaient placé des "messages" sur la planète, comme des sortes de clefs de communication, pour pouvoir revenir par la suite. »


Ethan l'écoutait, les yeux écarquillés comme un enfant, toute trace d'hostilité disparue. Anton prit le temps de siroter quelques gorgées de thé avant de reprendre, un sourire accroché aux lèvres : 

«On dirait un conte pour les gosses, n'est-ce pas ? Ou que le vieux n'avait plus toute sa tête. En tout cas, c'est ce qu'on m'a toujours répété depuis l'enfance. Que le Papy était zinzin, et qu'il avait négligé sa famille pour partir en quête de personnages qui n'existaient que dans sa tête. Il est mort à 43 ans, le crâne fendu contre un rocher dans le désert des Pyriades. Apparemment, il avait dû oublier de manger, boire et dormir des jours durant, et une chute malencontreuse avait eu raison du bougre. 

Mon grand-père le détestait pour ce qu'il avait fait subir à sa mère, qu'il avait regarder se dépérir tous les jours à sa fenêtre en attendant le retour d'un mari qui n'en avait cure. Il voulait tout brûler, quand ils ont appris sa mort, ne laisser aucune trace des chimères après lesquelles il avait couru toute sa vie, mais mon arrière-grand-mère lui a fait jurer de tout garder. Elle lui avait dit "au moins, sa maîtresse était de celles contre qui je ne pouvais pas rivaliser". Alors il a tout jeté dans une malle planquée au grenier, et la vie a repris son cours. Et puis, quand j'ai eu douze ans, je suis tombé sur la malle. A l'époque, le Dôme était en place depuis longtemps, c'est la seule existence que j'aie jamais connue, tout comme toi. Au grand dam de mon père, je voulais devenir Archéorêveur, l'une des professions les moins nobles de notre système. Là encore : tout comme toi. Le contenu de la malle m'a immédiatement fasciné, et mon grand-père, qui avait pour moi toute l'indulgence qu'il n'avait jamais réussi à avoir pour son propre père, m'a fait don de l'intégralité de son contenu. La carte et le pendule n'en sont qu'une infime partie, et j'aimerais partager le reste avec toi, si tu le veux bien. »


Anton se tut enfin, épuisé par le long flot de paroles qui venait de s'écouler de lui. Il finit son thé, désormais froid, et se leva pour s'en refaire une tasse, tout en croquant dans un carreau de chocolat. 


«Pourquoi moi ? » 

La voix qui s'éleva dans son dos était si petite, si faible qu'il crut un instant l'avoir rêvée, et il se retourna pour regarder Ethan d'un air étonné. 

Le jeune homme soutint son regard, et reprit d'une voix plus forte, fronçant les sourcils : 

«Pourquoi moi ? Pourquoi pas Jared ou Denys, vos fidèles acolytes ? Pourquoi pas un de vos émérites collègues ? »