dimanche 20 janvier 2019

Nanovember #5 - Chicken

Petit Poulet

Je vais vous raconter l’histoire de Petit Poulet.

Petit Poulet était, vous l’aurez deviné, un poussin. Très jeune, Petit Poulet avait vu sa maman partir, emportée par un renard. C’est très triste, mais malheureusement, ce sont des choses qui arrivent.
Petit Poulet n’avait pas compris tout de suite que sa maman était partie, et qu’elle ne reviendrait plus. Alors il suivait les autres poules, toute la journée, en demandant : “Maman ? Maman ?”
Mais les autres poules ne voulaient pas de lui, et le repoussaient.

Alors Petit Poulet décida de partir parcourir le monde. Il avait entendu dire, qu’un ver magique se trouvait quelque part dans le sol, et que si on tirait ben fort sur lui, alors il ouvrait un passage pour “l’autre côté”. Petit Poulet se demandait ce qui pouvait bien se trouver, de l’autre côté, et si, peut-être, sa maman y était partie, embarquée par accident par le ver magique.

Mais Petit Poulet était bien trop petit pour attraper des vers dans son bec, alors vous imaginez bien qu’un ver magique, jamais il n’y arriverait !
Peut-être alors suffisait-il de faire le tour du monde, pour arriver de l’autre côté.

C’est ainsi qu’un matin, sans dire un mot d’adieu, sans se retourner, Petit Poulet prit la route, pour se rendre de l’autre côté.
“C’est simple, pensait-il, il suffit d’aller tout droit.”
Mais marcher n’est pas simple, quand on n’est rien qu’un tout jeune poussin, et le monde extérieur apparaît très vite immense et terrifiant.


Petit Poulet avait l’impression d’être parti depuis des heures entières quand il arriva à la ferme d’à-côté. Les gens qui vivaient là ne travaillaient pas la terre, et n’élevaient pas d’animaux. Ils avaient simplement choisi de s’installer là pour fuir la grande ville, et élever leurs enfants dans le bon air pur de la campagne.


En parlant d’enfants, justement, Petit Poulet en apercevait un. Il avait l’air d’un géant tout rose, avec de longs poils blonds sur sa tête, des bras et des jambes épais, et un gros tissu blanc cachait son arrière-train.
“Un monstre !”, s’écria notre poussin ! “Sauve qui peut”. Et il se mit à pépier de terreur, secouant sans succès ses maigres ailes de Petit Poulet.
Ce qu’il avait pris pour un monstre, c’était un bébé. Le dernier de la famille, qui apprenait tout juste à marcher, et profitait de l’été pour le faire en couches, parce que, tout le monde le sait, c’est bien plus rigolo de se promener en couche que tout habillé. Le bébé, qui s’appelait Enzo, avait été attiré par les piaillements de Petit Poulet, et se précipitait vers lui aussi vite que ses courtes jambes lui permettaient.
Il se pencha délicatement, et saisi Petit Poulet tendrement dans sa main. Sa mère, attirée par le bruit, accourut vers lui :
“Qu’as-tu attrapé là, Enzo ? Mais c’est un bébé poussin ! Sois gentil et délicat avec lui mon chéri, il ne faudrait pas lui faire de mal.”
Pour toute réponse, Enzo lui sourit et caressa avec la plus grande douceur le plumage de Petit Poulet, qui était toujours affolé.

Notre poussin, qui ne comprenait bien sûr pas la langue des humains, sentait que quelque chose était en train de se passer, et qu’il ne craignait rien. Il poussa alors un petit pépiement de contentement, avant de se blottir entre les mains du petit bonhomme.
La maman d’Enzo se prit à sourire. “Nous allons lui trouver un lit ! Il faudra le garder bien au chaud, et le nourrir. Nous nous occuperons bien de lui !”
Elle déposa un peu de coton et de foin dans une boîte d’allumette, et cela fit un lit pour le poussin.
Elle mit à moudre des grains de maïs qu’elle gardait pour faire parfois du pop-corn, et Petit Poulet eut à manger.

Les semaines, les mois passèrent, et Petit Poulet se sentait bien, choyé par Enzo et les siens. Il avait presque oublié l’autre côté, et la possibilité d’y retrouver sa mère, et le ver magique.
Sa boîte d’allumettes était devenue trop petite, alors on lui avait fait un nouveau lit,dans une boîte à chaussures.
Enzo était son meilleur ami, même s’ils ne se comprenaient pas. Il prenait toujours soin de lui, et parfois la nuit, Petit Poulet quittait sa boîte à chaussures pour venir se blottir dans son cou, près de la chaleur de son corps.

Un jour qu’ils se promenaient côte à côte, Petit Poulet crût apercevoir une longue ficelle brune qui se tortillait près des pieds de son ami. Le ver magique ! Il avait oublié ! Ce devait être lui ! Notre poussin devenu grand se précipita et commença à tirer de toutes ses forces. Il tirait, tirait, tirait quand soudain PATATRAS ! Son ami s’écroula sur lui, et se mit à pleurer.
La maman d’Enzo arriva en courant, et prit son fils dans ses bras pour le consoler. Que s’était-il passé ?
“Petit Poulet a tiré sur mon lacet, encore et encore, et je suis tombé”, dit-il entre deux sanglots.

Lorsque Petit Poulet réalisa son erreur, il se sentit triste et coupable. Il n’avait jamais voulu faire de mal à son ami. Que faire ?
Les jours suivants, Enzo resta couché dans son lit. Petit Poulet essaya de lui donner quelques petits coups de bec affectueux, pour se faire pardonner, mais le petit garçon lui tournait le dos et le boudait.
Petit Poulet se sentit très très malheureux. Enzo était la seule personne qui comptait pour lui, et désormais, il était à nouveau seul au monde.
Le cœur brisé, il décida de reprendre sa route. Il était temps de repartir à la recherche de l’autre côté. Il était plus grand et plus fort maintenant, peut-être pourrait-il trouver le ver magique. Peut-être retrouverait-il sa maman ?

Il voyagea encore et encore, pendant très très longtemps. A chaque créature qu’il croisait, il demandait : “As-tu déjà vu un ver magique ? Sais-tu comment se rendre de l’autre côté ?”. Mais chaque fois, on lui répondait non, et il reprenait sa route, sans se décourager.

Un jour, finalement, il rencontra une créature étrange, qui avait vu un ver magique, un peu plus loin, dans le désert. Un ver, si long, et rampant, dont la tête sans yeux sonnait en se dressant. La créature lui indiqua le chemin, avec un étrange et inquiétant sourire. Mais Petit Poulet, tout à sa joie de peut-être, enfin, découvrir l’autre côté, et retrouver sa maman, n’y prêta pas attention.
Et Petit Poulet courut vers son destin, en plein cœur du désert, loin de sa campagne natale, à la recherche de l’autre côté. Il avait tant grandi depuis le début de son voyage, il était devenu un jeune coquelet, bientôt coq, et il avait confiance dans sa force.

Soudain, il entendit un crécellement. Il était là ! Le ver magique ! Si gros, et sa tête sans yeux se dressait devant Petit Poulet et… Oh non ! Ce n’était pas le ver magique, c’était un serpent ! Un serpent à sonnettes ! C’est sa queue, que notre jeune coquelet avait pris pour une tête. Petit Poulet s’était fait piéger !
Et déjà, le serpent attaquait. Mais Petit Poulet était brave, et comptait bien ne pas se laisser faire ! Il donnait des coups de bec, des coups de griffe, tout en esquivant le crotale qui fondait sur lui, tous crochets dehors, le venin perlant déjà, la queue tendue comme une masse, prête à s’abattre pour l’assommer.
Bec ! Bec ! Griffe ! Petit Poulet était courageux, mais intelligent, et savait que le mieux qu’il avait à faire, c’était de s’esquiver et de courir, le plus loin possible. Si seulement il pouvait voler !
Il profita d’avoir temporairement estourbi son ennemi, et pris ses pattes à son cou. Vite ! Vite !

Il courut si vite et si longtemps, qu’un beau jour, enfin, il aperçut un paysage familier. Il était de retour dans la campagne de son enfance, quand il n’était encore qu’un petit poussin. Et là, au loin, c’était la maison d’Enzo. Et son ami était là, devant sa maison. Oh, comme il avait changé, comme il lui avait manqué ! Il poussa un glorieux “Cocorico” en se précipitant à la rencontre de l’enfant, qui se retourna, tout étonné.

Enzo poussa un cri de joie : “Petit Poulet ! C’est toi, tu es revenu !”. Il s’agenouilla pour prendre le poussin devenu coq dans ses bras. Il pleurait et riait en même temps, et Petit Poulet chantait encore et encore, son bonheur d’avoir retrouvé son meilleur ami.
Lorsqu’ils eurent bien ri, bien pleuré, bien chanté, Enzo lui expliqua : “Je suis désolé d’être resté fâché pour si peu. Tu n’avais pas fait exprès de m’avoir fait tomber. Je suis désolé de t’avoir fait fuir. Tu m’as tant manqué !”. Et il serra son ami dans ses bras.
Bien sûr, Petit Poulet ne comprit rien à ce discours, mais il sentit tout l’amour d’Enzo dans ce câlin. Il frotta sa tête sur celle de son ami, pour lui faire comprendre à quel point il regrettait d’être parti, à quel point il lui avait manqué, et qu’il ne voulait plus jamais le quitter.

À compter de ce jour, il ne fût pas rare de les voir se promener ensemble. Le village tout entier connaissait l’histoire du petit garçon qui avait un coq pour compagnon. Lorsqu’Enzo partit à l’école, personne n’eut le cœur de les séparer, alors Petit Poulet l’accompagna. Il était en quelque sorte devenu la mascotte de l’école, et restait perché sur le rebord de la fenêtre, à observer l’intérieur de la classe, et à chanter les heures, jusqu’à la fin de la journée.
Petit Poulet ne s’interrogeait plus au sujet de sa mère, du ver magique ou de l’autre côté. Il n’avait pas besoin d’une autre famille qu’Enzo, qu’il considérait comme son frère.

Et cette belle histoire d’amitié dura encore de nombreuses années, car, baigné de tout cet amour, Petit Poulet vécu très longtemps, bien plus longtemps que n’importe quel coq. Il n’eut jamais à s’inquiéter des renards, des crotales, ou de tout autre monstre. Il était un coq heureux, tout simplement.

mercredi 2 janvier 2019

Nanovember #4 - Spell



Il repense à cette chanson parfois. “I put a spell on you”. La version, si sensuelle, de Screaming Jay Hawkins, sa voix rocailleuse et envoûtante. Envoûtante, c’est bien, ça colle au thème de la chanson.
Il n’y repense pas pour rien, évidemment. C’est quand il pense à elle, à leur rencontre, à ces quelques années de sa jeunesse qu’il lui a consacrées, à ce bonheur si vite envolé, arraché.
“I put a spell on you, because your mine.” Dans la réalité, les faits étaient inversés.

Il se rappelle leur première rencontre, par des amis communs, à une soirée quelconque, du genre de celles où il n’avait même pas envie d’aller, mais ses potes l’avaient convaincu, “tu vas quand même pas faire ton vieux !”.
Elle lui avait serré la main timidement, et il n’avait pas l’habitude de ça. Généralement, on se fait la bise dans les sphères sociales privées, et on serre la main dans le milieu professionnel.
Ça l’avait perturbé, et il avait marmonné un “enchanté”, avant de se replier dans un coin de la pièce.
Il avait mis du temps à comprendre qu’enchanté, il l’était, littéralement. Il avait passé la soirée à l’épier du coin de l’œil, détournant le regard quand il lui semblait qu’elle allait relever la tête.

Elle souriait avec douceur à ses amis, sans jamais s’éloigner tellement de Claire, la nouvelle petite-amie de son meilleur pote. Ce soir, c’était les présentations officielles, le grand bain, le mélange des deux groupes d’amis, le tout dans un shaker, on secoue et on verra bien ce qui se passe.

Ses potes avaient insisté, encore et encore, le chambrant sur le fait que s’il était venu pour bouder assis dans un canapé, finalement c’était pas la peine de venir, il aurait pu aller se coucher avec son chat, sa verveine et son gilet en flanelle, les charentaises aux pieds.

D’habitude, il aurait été piqué au vif, aurait sorti une répartie cinglante, et dragué la plus jolie fille de la soirée, juste pour leur montrer. Mais ce soir-là, leurs sarcasmes glissaient sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard, et il ne les écoutait plus, occupé qu’il était à l’observer à la dérobée.

Maëlle. C’était son prénom, qu’elle avait prononcé du bout des lèvres en glissant sa main douce dans la sienne, pour la serrer délicatement.
Maëlle. Maëlle souriait, et le sol se dérobait sous ses pieds. Maëlle parlait, et la musique sonnait à ses oreilles. Maëlle bougeait, et la planète s’arrêtait de tourner.

Enchanté. Enchanté, ensorcelé, envoûté, charmé, captivé, fasciné, séduit. Le coup de foudre, le coup de baguette magique, le filtre d’amour, la potion revigorante, sonnez hautbois, résonnez trompettes !

Elle avait fini par sentir le poids de son regard sur elle, et lui avait adressé un petit signe de la main, qu’il avait fait mine de ne pas voir, alors que tout le sang semblait déserter son visage pour aller se réfugier dans ses oreilles.
Il se sentait ridicule, pathétique, comme un ado gourd et maladroit devant son premier flirt.
Elle ne s’était pas pour autant approchée de lui, et se sentant parfaitement idiot, il avait fini par quitter la soirée, et retourner se terrer dans ses pénates, parfaitement humilié.

Quelques jours après, le téléphone avait sonné. C’était Julien, son meilleur ami, son frangin, celui qui le connaissait par cœur, avec qui il était “comme ça” depuis la maternelle.
Il l’avait invité à dîner chez lui, un soir après le boulot.
Il s’était réjoui. Juste lui et son “best bro”, des bières, des pizzas et la console, comme au bon vieux temps. C’est Claire qui lui avait ouvert la porte, et il avait réalisé : elle était là, maintenant, c’était sérieux, et même si ça ne signifiait pas la fin des soirées entre frangins, il fallait qu’il pense à prendre en compte que maintenant, elle était là aussi, importante dans la vie de Julien.

Il lui avait fait la bise avec entrain ,et lorsqu’elle s’était écartée pour le laisser entrer, il l’avait découverte, patientant tranquillement derrière elle. Maëlle. Elle était là. Pourquoi était-elle là ? Cette fois-ci, elle s’était approchée de lui, et se hissant sur la pointe des pieds, avait déposé un léger baiser sur sa joue.
Parfaitement abasourdi, aux anges de la revoir, il n’avait pas songé un instant à se pencher. Le train de ses pensées défilait à grande vitesse, le laissant principalement avec des adjectifs comme “idiot”, “bêta”, “imbécile heureux”.
Julien avait dû s’arrêter en chemin faire une course, avait expliqué Claire avant de disparaître à la cuisine, prétextant devoir surveiller son dîner.

Comme dans un rêve, il s’était laissé guider jusqu’au canapé, où elle s’était assise si près de lui qu’il pouvait sentir la chaleur de son corps, la suavité de son parfum - ou bien était-ce juste sa peau ?
Sans s’en rendre compte, il avait fermé les yeux pour se laisser emplir de son odeur, quand elle s’était raclé la gorge.
“Est-ce que ça va ? Tu as l’air ailleurs ?”
Elle avait l’air si sincèrement inquiète qu’il sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Calme-toi mon cœur, elle va finir par t’apercevoir à travers ma chemise…
Il lui avait souri, d’un sourire sincère, plus sincère que jamais :
“Ça va. Ça va même très bien, merci.”
Elle avait souri en retour, et, l’espace d’un instant, lui avait pressé le bras.

Le reste de la soirée s’était écoulé agréablement. Ils avaient dîné, assis à table - une première chez Julien, spécialiste des dîners sur canapé, ou en express au dessus de l’évier, la conversation se déroulant naturellement, sans un blanc. Maëlle lui souriait parfois, au détour d’une phrase et à chaque fois, c’est comme si le temps s’arrêtait, comme s’il n’existait plus qu’eux.
Ils avaient joué aux charades, les femmes contre les hommes, et les fous rires s’étaient enchaînés. Puis, la nuit ayant déjà pris beaucoup d’avance sur la soirée, il avait été temps de rentrer.
Claire l’avait pris à part, alors qu’il ramenait les assiettes à la cuisine :
“Est-ce que tu peux raccompagner Maëlle ? Elle ne voudra jamais le demander, mais ça me rassurerait, moi, qu’elle ne rentre pas seule.”
Il s’était empressé d’accepter.

Sur le chemin du retour, Maëlle avait glissé son bras sous le sien, et s’était serrée contre lui pour marcher, si près qu’il en tremblait presque. Un silence s’était installé, mais pas un silence gênant de ceux qui n’ont plus rien à se dire, mais plutôt un silence confortable de ceux qui n’ont pas besoin de combler le vide.
Arrivés chez elle, lorsqu’elle s’était hissée sur la pointe des pieds pour lui dire au revoir, il avait posé une main sur sa joue, et avait posé la question qui lui brûlait les lèvres :
“Puis-je t’embrasser ? Un vrai baiser ?”
Elle avait souri, acquiescé, et ça avait été le premier baiser le plus électrique qu’il ait jamais connu. Il avait l’impression d’avoir décollé, fait 3 fois le tour de la Terre, avant de retourner dans son corps, galvanisé.

Ils ne s’étaient plus quittés. 1 mois après, il posait la dédite de son appartement, et emménageait chez elle. Ils ne voyaient plus personne, à part Julien et Claire. Ils étaient dans une petite bulle de bonheur, que rien ne pouvait faire éclater.
Une nuit, après l’amour, il avait posé la tête sur son ventre et lui avait dit “ce jour-là, mon amour, tu m’as envoûté”.
Elle lui avait caressé les cheveux en silence.


Deux ans. Ça avait duré deux ans, de passion, de tendresse, de complicité, de regards échangés, de projets. Il avait mis du temps à réaliser que, sur ce point, tout venait de lui. Il tirait des plans sur la comète, parlait de futur, d’enfants, d’un plan sur 5 ans, des voyages à faire. Elle souriait, inlassablement, et lui, il prenait ça pour un acquiescement.
Lentement, en secret, il avait commencé à économiser pour une bague de fiançailles. Il n’en avait parlé à personne, pas même à Julien, c’était son projet à lui. Une fois, seulement, il était tombé nez à nez avec Claire en sortant d’une bijouterie où il venait faire des repérages. Il avait prétexté vouloir acheter des boucles d’oreilles pour sa mère. Elle avait souri et l’avait serré dans ses bras. Ce jour-là, il avait rejeté aux tréfonds de sa pensée son regard triste, presque blessé. Il savait que Julien, lui, était contre toute idée de mariage.

Maëlle. Maëlle, ma princesse, ma future femme. Ce soir-là, en rentrant, il ne l’avait pas trouvée à la maison, dans leur chez-eux, dans leur cocon.
Tout à sa joie de sa journée - ah oui, il avait trouvé la bague parfaite, et ce n’était plus qu’une question de semaines avant de pouvoir l’acheter - il ne s’était posé aucune question. Il avait préparé le dîner, pris une douche, lancé un disque sur sa platine adorée, la seule chose qu’il avait emmené avec lui de sa nouvelle via, sa vie d’avant Maëlle.


Bercé par la musique, il s’était assoupi dans le canapé. Lorsqu’il s’était réveillé, il faisait nuit noire, et elle n’était pas rentrée. Il avait consulté son téléphone, pour découvrir 5 appels en absence de Claire, 10 de Julien et un message : “Appelle-moi. ASAP. Peu importe l’heure.”
Merde. Ils avaient dû se disputer, et Claire avait appelé Maëlle à la rescousse. Il avait rappelé Julien. Son meilleur ami pleurait en décrochant. Il avait compris un truc à propos d’hôpital, et avait filé.
Arrivé aux urgences, Julien l’attendait devant la porte. Il l’avait pris dans ses bras, sans un mot, et l’avait serré fort en sanglotant. Putain, mais qu’est-ce qui avait bien pu arriver à Claire ?


C’est alors qu’il l’avait vue. Elle pleurait, dans le couloir de l’hôpital, recroquevillée.
Alors il avait su. Et il avait couru, la bouche ouverte sur un cri muet resté bloqué au fond de sa gorge. Il s’était agenouillé devant elle, et lui avait demandé : “C’est pas vrai, hein, dis ? C’est pas vrai ?”

Sans un mot, Claire l’avait pris dans ses bras. Maëlle était morte.

mardi 4 décembre 2018

Nanovember #3 - Roasted


Une histoire de chamallows grillés



Petite, elle adorait les colonies de vacances. Tout un nouveau monde à explorer, rempli de nouvelles activités, dans des coins de la France où elle n'était jamais allée.

Malade en bus, les trajets étaient toujours une souffrance, et sa timidité maladive l’empêchait de facilement connecter avec d’autres enfants, mais petit à petit, et avec l’aide des moniteurs, elle s’ouvrait aux autres, et créait ainsi des amitiés indéfectibles, des copains pour la vie, du moins le temps de quelques semaines, puisqu’à chaque fin de colo, on se promettait de s’écrire, on se pleurait dans les bras, puis finalement, on s’oubliait très très vite.

En colo, elle avait appris : à monter à cheval, ou plutôt, à dos de poney, à faire du tir à l’arc, du kayak, du macramé, des masques en plâtre, et puis des choses un peu plus terrifiantes comme l’escalade (elle avait découvert qu’elle avait le vertige), de la spéléologie (et elle était claustrophobe aussi), et embrasser des garçons (le genre de truc qui vous faisait dire “beurk” la première fois, mais finalement elle y revenait).

Mais ce qu’elle préférait par dessus tout, c’était le camping. Partir, pour une ou deux nuits, de la colo, avec son petit sac sur le dos, en rang deux par deux derrière les monos, et aller dormir sous la tente dans un pré voisin. Ces nuits-là étaient magiques, exceptionnelles. Joël, le moniteur sexy sur lesquelles toutes les “grandes” craquaient, allumait un feu de camp, et sortait sa guitare, et on chantait :

Les jolies colonies de vacances. Merci maman merci papa”
Il s’appelait Stewbold, c’était un cheval blanc. Il était mon idole, et moi j’avais 20 ans.”
Ecoutez cette histoire, que l’on m’a racontée, du fond de ma mémoire, je vais vous la chanter.”
Hisse et Ho, Santiano”
C’est un endroit qui ressemble à la Louisiane, à l’Italie”

Et des heures durant, même au coeur de la nuit, on chantait des chansons, on racontait des histoires à se faire peur avec une lampe torche, on riait, on était bien.
Ces moments magiques sont liés pour elle à une saveur particulière : celle des chamallows grillés.
Le goût des chamallows grillés, c’est quelque chose d’incroyable, qu’elle n’oubliera jamais. Ce petit goût brûlé, un peu caramel autour, et la guimauve encore fondante à l’intérieur… Un délice de fin gourmet !

Et c’était tout un art, de faire griller son chamallow : pas assez, et c’était simplement de la guimauve molle et chaude, trop et le goût de brûlé l’emportait. Non, faire griller des chamallows, c’était délicat, ça demandait de la patience, de l’attention, de la dextérité, de la passion.
Ils en faisaient des concours de dégustation : qui faisait le meilleur chamallow grillé ?
Et elle gagnait bien souvent, fascinée par les flammes autour du carré moelleux, maintenu par une pique en bois qu’il ne fallait pas lâcher.

Aujourd’hui encore, elle sent sur sa langue le goût des chamallows grillés, le goût de son enfance, et de ses extraordinaires aventures en colonies de vacances. Le chamallow grillé, c’est sa madeleine de Proust, et elle n’a pas besoin d’en sentir effectivement le parfum pour se replonger des années en arrière, dans ces petits moments de bonheur des nuits de feux de camp, en colonies de vacances, quand elle avait tout juste 10 ans.

Un jour où elle a le moral dans les chaussettes, elle pense si fort aux chamallows grillés de son enfance qu’elle se dit que c’était peut-être ce qu’il lui fallait, sentir une nouvelle fois ce goût sur sa langue, retrouver cette saveur réconfortante, qui agissait sur son moral comme un doudou.

En ferme adepte du fait-maison, elle décide de se lancer après quelques recherches sur Internet.
Finalement, elle opte pour une recette intitulée “La guimauve de notre enfance”, qui lui semble appropriée.

La recette :

- 100 g de fécule de pommes de terre
- 4 feuilles de gélatine
- 25 g de sirop de glucose
- 3 cuillères à soupe de sirop de fraise
- 250 g de sucre en poudre
- 2 blancs d’oeufs
- 7,5 cl d’eau
- colorant rouge (facultatif)

Matériel : un thermomètre de cuisson à 200°C

Aïe. Ça commence mal. À part le sucre, les oeufs et l’eau, elle n’a rien de tout ça dans ses placards. Un tour au supermarché s’impose. Ni une ni deux, elle attrape ses clefs de voiture dans le grand bol dans l’entrée - le fameux “bol à bordel”, qui a plus l’apparence d’un saladier ou d’une coupelle à fruits que d’un bol - et part dans son bolide faire quelques courses.

Deux heures plus tard - elle a beaucoup erré, et a dû finalement faire un arrêt dans la boutique spécialisée en articles de cuisine de la galerie marchande - la voilà prête, enfin, à se lancer.

Elle reprend sa recette et lit les conseils donnés :
“Astuce : sortez les blancs du réfrigérateur suffisamment à l’avance pour qu’il soit à la température de la pièce.”

C’est rageant. Si elle avait lu le tout avant de se précipiter, elle aurait sorti ses oeufs avant de partir faire les courses. Encore un peu de temps perdu pour rien. Bon, cette fois-ci, elle va lire la recette en entier avant de se lancer.

“Autre astuce : si vous passez le sirop de glucose quelques secondes au four à micro-ondes pour le fluidifier, il sera plus facile à peser.”

Bon, ça, c’est facile. Les étapes de la recette, maintenant :

“1. Faites ramollir les feuilles de gélatine dans l’eau froide et faites-les fondre au bain-marie. Montez les blancs d’oeufs en neige avec 10g de sucre en poudre.

2. Versez l’eau, le reste du sucre et le sirop de glucose dans une casserole, et faites cuire sur le feu. Lorsque le sucre atteint une température de 130°C, versez-le progressivement sur les blancs en neige et continuez de mélanger. Ajoutez la gélatine fondue, le sirop de fraise et 2-3 gouttes de colorant rouge (facultatif), et mélangez doucement de nouveau 3-4 minutes.

3. Saupoudrez largement une plaque à pâtisserie de la moitié de la fécule de pommes de terre et versez dessus la guimauve. Etalez à l’aide d’une spatule et recouvrez du reste de la fécule.

4. Laissez refroidir complètement (2 à 3 heures) et coupez des bandes ou des carrés à l’aide d’un grand couteau. Roulez dans la fécule de pommes de terre et réservez dans un endroit frais et sec.”

Il est temps de se lancer. L’impatience la guette, et elle a cru pleurer de rage en lisant que le temps de repos était de 2 à 3 heures. Elle n’allait pas pouvoir déguster ses chamallows grillés tout de suite, et c’était un peu frustrant.

Elle rassemble le matériel, effectue ses pesées et, parfaitement concentrée sur la recette, la suit à la lettre, son index parcourant chaque ligne religieusement. Hors de question de se rater, c’est bien trop important, les chamallows grillés.

Finalement, il est temps de les laisser reposer. Elle en a déjà l’eau à la bouche, rien que de s’imaginer, plus tard, dégustant ses friandises maison, retrouvant, elle l’espère, le parfum de son enfance.

Trois heures à attendre, c’est une torture, et la voilà qui tourne en rond dans sa maison. Elle arrose les plantes, va déloger le chat de sur le lit à grands coups de caresses non-sollicitées, passe à la salle de bain se couper un ongle qu’elle sent se fragiliser, envisage un instant de prendre un bain, fait demi-tour, retourne dans la cuisine, ouvre le réfrigérateur, le referme sans rien y prendre, part s’asseoir dans le salon, allume la télé, recherche un programme intéressant, n’en trouve pas, éteint la télé, s’emparer de son téléphone, fait défiler ses réseaux sociaux, ferme et ouvre frénétiquement des applis sans rien à y faire, puisque tout ce qu’elle veut, réellement, là, maintenant, c’est déguster des chamallows grillés.

Et soudain, elle réalise : mais comment faire griller ses chamallows ? Hors de question d’allumer un feu de camp dans son jardin, et elle n’a pas de cheminée. Un chalumeau de cuisine ? Parfaite idée !… Sauf qu’elle n’en a pas. Elle se flagelle de ne pas y avoir pensé plus tôt, elle aurait pu en acheter un tout à l’heure. Décidément, son impatience lui joue des tours, elle est bien trop désorganisée, il faut qu’elle respire un grand coup. Puis, enfin, l’illumination : certes, elle ne peut pas allumer de feu de camp, mais elle peut faire un barbecue ! Il lui reste du charbon des soirées grillades de cet été, quelques morceaux de journaux pour aider, et des allumettes longues pour faire la flamme.
Elle se réjouit à l’avance, et se précipite dans son jardin pour allumer son barbecue, enthousiaste à l’idée que ça se rapproche d’un feu de camp, recréant presque à l’identique son expérience d’enfance. Il ne manquerait plus qu’un gratouilleur de guitare, et elle aurait à nouveau 10 ans.

Toute à son charbon, ses braises et ses flammes, elle ne voit pas le temps passer, et enfin, la minuterie qu’elle avait mise en marche sur mon téléphone sonne : les chamallows sont prêts !

Elle fouille ses tiroirs, fébrile, et rassemble quelques piques à brochette propres, qu’elle avait inconsciemment mis de côté pour une telle occasion. Elle y enfile quelques petits dés moelleux, qui ont l’air tendres à souhait. Bien sûr, elle ne résiste pas à l’envie d’en goûter un ou deux, juste comme ça, pour vérifier si la saveur, la texture, le souvenir sont présents. Elle frissonne de plaisir, ils sont fondants, élastiques, avec cette fine couche râpeuse créée par la fécule de pomme de terre.

Quel régal cela va être lorsqu’ils seront grillés. Elle rassemble ses précieux trésors sur un plateau, et file dans son jardin pour découvrir que - malheur ! - une pluie torrentielle s’est soudain abattue sur son jardin. Elle n’a pas pensé un instant à abriter son barbecue, et le voilà fichu !

Elle pleure de rage, son plateau de chamallows embrochés à la main. Elle qui voulait tant déguster ses chamallows grillés !

Elle rentre dans sa cuisine, et les dévore de rage. Tout le plateau y passe. Quel beau gâchis en vérité !

samedi 1 décembre 2018

Nanovember #1 - Poisonous

La Bella Donna



Elle s’appelait Simonetta. Elle était belle, d’une beauté à couper le souffle, mais froide, aussi froide qu’une nuit noire de décembre sous la neige.

Convoitée par les plus puissants de la ville de Florence, elle était mariée à un homme simple, dont la bonté était la plus grande faiblesse.
Profitant d’ailleurs de la béatitude de son époux, elle goûtait les largesses des Seigneurs de la Ville, récoltant nombre de secrets sur l’oreiller, maîtrisant à la perfection les arcanes du pouvoir politique en place, tout autant que de ses ennemis.

Devenue la maîtresse de Julien de Médicis, elle avait pour lui commencé à espionner ses rivaux, à partager leur couche, et à déjouer les diverses trahisons et tentatives d’assassinat qu’ils ourdissaient dans l’ombre.

Dans cette époque sombre, une lumière cependant perdurait : celle des arts. A défaut d’être artiste, elle rêvait d’être Muse, et s’en était ouverte un soir à son amant, dans la chaleur de leur lit. Il lui avait alors présenté son “protégé” comme il l’appelait, un peintre et humaniste issu d’une famille modeste, ancien élève de l’atelier de Fra Filippo Lippi, un dénommé Sandro Botticelli.

Elle avait 20 ans, il en avait 10 de plus. Il était fasciné par l’ovale de son visage, la finesse de ses traits, la fragilité apparente de sa silhouette. Il l’appelait “La Bella Donna” - “la belle femme”, et la pourchassait inlassablement de ses ardeurs, voulant à tout prix la dessiner, la peindre, la croquer.
Il l’invitait sans relâche à passer le rencontrer à son atelier. Quelques commandes publiques et la protection de la famille Médicis l’avaient rendu riche, confortablement installé dans sa vie, familier lui aussi des hautes sphères.

Elle était, quant à elle, fascinée par le personnage, par sa volubilité, et flattée également de l’attention qu’il lui portait, sans toutefois vouloir céder.

Mais déjà à Florence, le vent tournait. Les familles issues de la noblesse traditionnelle, de longues lignées, élevaient leurs voix contre les Médicis, des “roturiers parvenus”. L’amant de Simonetta la pressait encore et encore, d’utiliser ses atouts auprès des Pazzi, car il le savait, il le sentait, quelque chose se tramait.

Simonetta avait peur. C’était sa vie qu’elle mettait en danger pour les Médicis, mais si les Pazzi arrivaient à leurs fins, qu’adviendrait-il d’elle, alors ?

Elle s’en ouvrit à son mari, mais sa bonté d’âme n’avait d’égale que sa stupidité, et il lui rit au nez. “Les grands de cette ville n’ont que faire de toi, ma belle douce ! Le commerce est vital pour la ville, peu important le pouvoir en place ! Nous sommes à l’abri !”.

Désespérée, elle errait à travers la ville, perdue dans ses pensées, lorsqu’elle entendit un cri :

“Ahhhhhh ! La Bella Donna !”
Botticelli accourait vers elle, tout embarrassé de son lourd manteau, rouge de ravissement.

Sa main pleine de bagues vint agripper son bras délicat, que le peintre attira tout contre lui. Il en profita pour lui murmurer à l’oreille : “Suivez-moi, et faites comme si de rien n’était.” Puis il continua à claironner par les rues, s’enthousiasmant devant chaque fenêtre, se gargarisant de politesse à chaque notable qu’il croisait et reconnaissait.

Arrivés dans son atelier, il lui lâcha enfin le bras, et son sourire s’effondra.

“Ah, Simonetta, ah, ma Bella Donna ! Que Dieu nous vienne en aide !”.
Il lui raconta alors que son page avait surpris une conversation déshonorante aux bains, de plusieurs aristocrates de la ville, mentionnant un complot visant Laurent de Médicis.

“Ils veulent le poignarder, ma Bella Donna, l’occire comme César, nous sommes revenus à Rome !”.

Il se pencha alors vers elle, et détacha de ses doigts une grosse bague, sertie d’un imposant cabochon.

“Prenez la, ma belle dame, vous saurez quoi en faire.”

Puis il l’embrassa, appela un serviteur, et sans plus rien comprendre, elle se retrouva à nouveau dans la rue, seule et perdue.

Ce ne fut que plus tard, au creux de la nuit, son époux endormi, qu’elle décida d’examiner le bijou. Très vite, elle comprit : c’était une bague de poison, avec un compartiment pour une poudre.

Simonetta savait enfin ce qui lui restait à faire. Protéger son amant et sa famille, en n’étant plus simplement une espionne, mais un assassin.
Il lui fallait voir Julien, de toute urgence. Elle s’habilla et fit sonner sa dame de chambre, pour appeler un porteur. La discrétion s’imposait, mais elle n’avait plus peur.

Enfin, son amant la reçut, par une porte dérobée du palais. Il pensait à une visite frivole et tenta de glisser ses mains sous son jupon. Elle peina à le repousser, à se refuser à son désir, mais il y avait urgence :
“Ils veulent vous tuer !”
Elle lui expliqua tout : Botticelli, le page, la bague, la mission. Lorsqu’elle eut fini, elle s’aperçut que ses yeux étaient baignés de larmes, qu’il essuyait de ses baisers tendres et passionnés.

“Mon amour, tu es si belle et forte. Es-tu réellement prête à faire ce sacrifice ? Si l’on te surprend, si l’on déjoue tes plans, nul ne pourra te sauver. Je t’aime, et je t’aime d’autant plus que tu es prête à risquer ta vie pour moi, mais tu dois réfléchir.”

Simonetta savait : sa décision était déjà prise. Elle demanda à Julien de lui fournir de l’arsenic en poudre, le plus vite possible. Le plus tôt elle agirait, le plus vite il serait en sécurité, ainsi que toute sa famille.

Il accepta, à une condition : “Retourne chez Botticelli demain. Pose pour lui. Je t’enverrai quelqu’un.”

Le lendemain, elle se retrouva dans l’atelier du peintre. Il avait congédié l’ensemble de son personnel pour la journée, et allumé un feu dans l’âtre. Il avait les yeux brillants lorsqu’il lui demanda de se dénuder.

Elle tremblait un peu, et sa pudeur la fit hésiter. Puis elle se souvint que c’était à la demande de Julien qu’elle était ici, alors elle laissa le tissu glisser à ses pieds, dévoilant une peau de la couleur du lait, blanche et irisée.
L’artiste lui dit : “Détache tes cheveux.” Et elle ne put s’empêcher de noter qu’il la tutoyait désormais, que son regard sur elle avait changé. Elle dénoua alors ses longs cheveux blonds et ondulés, qui vinrent flotter sur ses épaules, et tomber en cascade jusqu’à ses reins.

Il s’approcha doucement, et l’espace d’un instant, elle crut qu’il aller la saisir, mais sa main se contenta d’esquisser quelques gestes flous autour d’elle, avant qu’il ne s’éloigne enfin et s’empare d’un carnet de croquis et d’un fusain.

“Ne bouge plus”, lui ordonna-t-il.

S’ensuit alors la journée la plus longue que Simonetta ait jamais vécu. Elle était seule, nue, fragile et immobile devant le peintre, qui noircissait des feuilles entières rageusement, l’examinant par intermittence, mais ne croisant jamais son regard.
Il ne dit pas un mot, marmonnant seulement parfois dans sa barbe. Elle s’ennuyait, elle avait froid, et ses muscles commençaient à se tétaniser, mais elle ne dit rien, elle attendait. Elle subissait, par amour pour son Giuliano, parce que ce n’était ni le dernier ni le pire sacrifice qu’elle ferait.

Finalement, après des heures interminables, Sandro Botticelli poussa un soupir, et reposa son crayon. Puis il se précipita vers elle, et ramassa les tissus à ses pieds, pour l’en recouvrir presque religieusement. Il évitait toujours son regard, et restait muet, s’affairant autour d’elle.
Ce n’est que lorsqu’elle fut pleinement rhabillée que soudain, il lui prit la main, délicatement, comme s’il cueillait une fleur.
“Merci, la Bella Donna, merci pour ce doux cadeau. Voilà en échange pour vous.”, lui dit-il en glissant un petit sachet brun au creux de sa paume. “Surtout, soyez prudente, et ne l’égarez pas.”

Cette nuit-là, dans son lit, Simonetta pleura à chaudes larmes. Elle était épuisée, terrifiée, mais déterminée. Elle avait transféré le poison du sachet dans sa bague, qu’elle avait caché dans un pli de sa robe. Ses doigts délicats n'avait jamais rien porté d’autre que de légers anneaux, et elle savait qu’un tel bijou serait immédiatement repéré.

Elle n’embrassa pas son mari lorsqu’elle quitta la demeure familiale. Si bon et généreux fût-il, leur union était le résultat d’un mariage arrangé, et sa profession le mettant à l’abri, il n’avait pas besoin de savoir ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Elle savait que les Pazzi étaient au Conseil, et décida donc d’attendre, dans une chaise à porteurs louée pour quelques pièces, devant le Palais. Elle se délesta encore d’un peu de monnaie pour qu’un jeune page errant à proximité interpelle Francesco de Pazzi à sa sortie, et le guide à son véhicule, dont elle avait tiré les rideaux.

Elle attendait, tremblante. Sa main vint tâter au travers du tissu la bague cachée, comme un porte-bonheur, ou comme un funeste symbole de sa destinée.

Enfin, Francesco de Pazzi fut là. Elle l’invita à s’asseoir près d’elle, et dans un sourire timide, lui proposa un verre de vin. D’abord sur la réserve, il se détendit l’alcool aidant. Il était ravi de pouvoir accrocher un si joli trophée à son tableau de chasse et ne pensait même pas à s’interroger sur ce qui l’avait conduite à lui. Quelques verres plus loin, il enserra son genou de sa main, et posa ses lèvres dans son cou. Elle frissonna un peu, ce qu’il prit pour du désir. Il la saisit alors pour l’asseoir à califourchon sur ses genoux et ordonna aux porteurs de les ramener chez lui.
Une fois dans sa chambre, elle ne sut plus quoi inventer. Il était manifestement ivre, mais elle parvint à lui verser un autre verre de vin, et profita de le voir se dépêtrer dans ses guêtres pour glisser - enfin - l’arsenic dans sa boisson.
Elle lui tendit le verre, dans un sourire. Lorsqu’il se jeta sur elle, elle eut à peine le temps de lâcher la coupe, et une tache rouge sang s’étala sur le sol.

Simonetta n’aurait pas le temps de comprendre. Le poison était déjà aspiré par les fibres du tapis, il était trop tard, elle avait échoué.
Elle sentit le poids de Francesco de Pazzi qui l’écrasait sous lui, ses mains autour de sa gorge.

lundi 3 septembre 2018

030918

Qu'écrire si ce n'est
Des mots d'amour sur des feuilles volantes
À semer au vent
Qui iront se perdre loin dans l'océan
Et quand l'encre coulera
Qu'on ne me dise pas
Que le sel est différent
Quand il vient de mes larmes

Que dire sinon
Des adieux déchirants
Sous un soleil brûlant
Qui coupe le ciel en deux
Et quand mon souffle suspendu
Se brisera sur ta nuque
Cette fin ne sera rien
Qu'un autre début

jeudi 26 octobre 2017

Exercice de style : Word War #3

Défi : écrire un maximum de mots en 15 minutes
Contrainte : "un accident..."


Elle s'était dit que ce serait chouette de faire un petit gâteau pour les accueillir. Un délice maison, quelque chose de doux et régressif, qui leur ferait une petite couverture douillette dans le ventre. Qui rappellerait les mercredis après-midi chez mémé, avec un chocolat chaud qui leur chatouillait le nez, et Ça Cartoone à la télé.
Bon, la pâtisserie, c'était pas trop son truc, de base, ni la cuisine de manière générale. Mais il faut parfois se lancer à l'aventure, non ?
Elle avait cherché une recette « gâteau de grand-mère » sur internet, et c'est là que le stress avait commencé à monter.
Ça avait l'air simple, pourtant, sur l'écran, simple et bon. Elle avait noué un joli tablier qu'une grand-tante lui avait offert à un Noël, il y a quelques années, avait sorti la farine du placard, et un saladier.
Un petit de musique en fond sonore, et elle s'était retrouvée à chantonner gaiement en faisant ses pesées.
L'épreuve des œufs s'était à peu près déroulée, en principe. Elle avait réussi à récupérer tous les morceaux de coquille, sans trop se sentir déstabilisée.
Le chocolat fondu au bain-marie, ça elle avait géré, elle s'en était mis un peu partout, elle aurait le temps de se laver.
Les zestes d'orange, c'était un peu plus compliqué, faut dire qu'elle était pas franchement équipée.
La levure, puis le sucre, qu'elle a jeté dans le mélange sans trop s'en soucier, la cuisson, 30 minutes à 180°C.

Ils étaient arrivés, bruyants et joyeux, ses frères, les neveux, les nièces, toute sa petite famille adorée. Toute fière d'elle, elle avait enfilé des maniques, sorti le gâteau du four. « C'est moi qui l'ai fait ! »
Admiration dans les yeux des invités, peu habitués. Elle sert le café, le chocolat, le thé. Découpe le gâteau, une petite part pour chacun, « Allez, goûtez ! »
Chacun porte la cuillère à sa bouche, et les sourires se transforment soudain en grimaces effarées.
Son frère aîné tousse, s'étouffe, recrache, éclate de rire.
« C'est horrible, c'est salé ! ».
Le visage décomposé, elle se précipite à la cuisine. Beau loupé !