mercredi 7 juillet 2021

[NaNo Camp Juillet - Prompt du jour : "à partager"]

Une fois encore, un texte combo entre le prompt du jour "à partager" et un prompt généré par Writer Bot : "Two people connect on a singles app. A virtual romance begins, despite living locally they haven’t met…" (traduction : deux personnes se rencontrent sur une appli pour célibataires. Une romance virtuelle commence ; bien qu'ils vivent au même endroit, ils ne se sont pas rencontrés") - 2033 mots

La solitude était ma compagne depuis si longtemps que je m’étais habituée à elle. Couverture confortable, seconde peau dans laquelle j’avais pris mes marques, elle ne me quittait plus, et je n’en étais pas malheureuse. J’aimais cette indépendance, ce sentiment presque sauvage en moi de ne dépendre de personne, de n’avoir de comptes à rendre à personne, d’être libre.

 Et parfois, cela ne me suffisait pas. Je voulais plus, ou autre chose. Une épaule sur laquelle pleurer, un corps contre lequel me réchauffer, une voix à qui me confier, avec qui débattre, échanger, partager.

Mon cœur était si grand et si plein d’amour qu’il me semblait qu’il allait exploser, si je gardais tout cela en moi.

Alors, parfois, je faisais la même chose que tous les célibataires 2.0 font : me connecter sur un site de rencontres. La plupart du temps, cela ne me renvoyait qu’à ma farouche indépendance. Une succession de profils creux, vides de passion, centrés sur le paraître. Ou des profils trop remplis, où pointait la colère, la domination, la jalousie, l’envie d’écraser.

Je ne reconnaissais en personne le feu qui m’animait, la passion dont je vibrais, cette curiosité pour l’autre, cette envie de… partager. Ce mot qui revenait sans cesse.

Malgré tout, de temps à autre, on « matchait ». Une ouverture se créait sur le monde de quelqu’un d’autre, la possibilité de discuter. Cela allait rarement plus loin, le désintérêt de l’un ou de l’autre pointait son nez, ou la conversation mourait d’elle-même, ou parfois encore, il y avait un petit quelque chose inconnu qui bloquait, un grain de sable dans l’engrenage qui faisait que… rien. Un jour la passion virtuelle, le lendemain le silence.

 

Puis il y a eu lui. Celui que je n’attendais pas. Celui qui semblait aussi différent de moi que semblable à moi. Le yin de mon yang. Mon jumeau maléfique, mon doppelganger. On dit « qui se ressemble s’assemble ». On dit aussi : « Les contraires s’attirent ». Je n’avais jamais compris jusque là, les deux adages me semblant à l’antithèse l’un de l’autre. Etait-ce les similitudes qui rapprochaient deux êtres, ou les différences. Jusqu’alors, je n’avais pas saisi la nuance. C’est l’équilibre des deux qui fait l’alchimie, la fusion, l’attirance. Un être identique à moi par de nombreux aspects, mais suffisamment différent pour créer l’envie d’appendre de lui.

Il vivait dans la même ville que moi, à 3 kilomètres d’après la géolocalisation sur l’application. Son profil m’avait fait rire autant qu’il m’avait rendue curieuse, ses photos montraient un certain charisme, sans être une de ces beautés froides et classiques qui font penser que le profil est faux. Il partageait un peu de lui en quelques lignes, suffisamment pour attirer mon attention et me donner envie d’en savoir plus. Il était visiblement intéressé aussi pour apprendre à me connaître puisqu’un balayage de doigt dans le bon sens plus tard, nous étions mis en relation.

La conversation a été fluide dès le premier instant, sans pour autant être envahissante. Mon ourse intérieure était toujours bien présente, et ma vie dans le monde réel très remplie. La communication à longueur de journée m’était impossible, ce qui constituait parfois pour certains un point de non-retour, mais lui l’a accepté sans un sourcillement, tout aussi occupé que moi.

L’application sur laquelle nous nous étions rencontrés a montré très vite ses limites, et, un échange d’adresses plus tard, nous communiquions à grands coups de longs mails, rédigés tard dans la nuit. J’aimais sa vivacité d’esprit, son humour délicat, et sa façon timide de se projeter sans pour autant tirer des plans sur la comète, mais tâtonnant tous deux pour découvrir si nos plans de vie pouvaient se recouper.

Ces discussions ont duré plusieurs mois. Il n’avait pas abordé l’idée de se rencontrer en vrai, du moins pas avec certitude, ni avec une deadline fixe. Le futur restait quelque chose d’abstrait et, de mon côté, je n’osais pas insister, par peur de le brusquer, de le perdre et, sans doute aussi, avec une once de méfiance que je ne parvenais pas à chasser, cette petite ombre noire au tableau, ce démon intérieur qui me murmurait qu’il avait un secret, qu’il mentait.

Plus le temps passait, plus cette voix intérieure grandissait. Je tenais à respecter ses limites, mais je brûlais de le rencontrer, de l’avoir face à moi, de savoir si l’alchimie serait toujours là en vrai. Nos échanges se faisaient plus tendres, plus intimes, et je me sentais prête à basculer, prête à l’aimer, prête à partager plus encore s’il le voulait. Il ne manquait que cette barrière du virtuel à faire sauter, et nous pourrions être heureux, et envisager l’avenir, travailler à concrétiser ensemble nos rêves et nos projets.

Ma frustration grandissait de ne pas comprendre ce qui le retenait, alors même que je ne lui posais pas la question. J’étais malheureuse, et je commençais doucement à me recroqueviller intérieurement, à remonter lentement le mur de briques autour de mon cœur qui me protégerait de plus de souffrances, de déceptions et de regrets. Je pleurais en y pensant. J’étais déçue d’avoir encore échoué, d’y avoir encore cru, d’avoir espéré.

J’avais déjà déclaré la défaite avant même la bataille. Sans même m’en rendre compte, j’espaçais plus encore mes temps de réponse. Chacun de ses messages faisait toujours autant battre mon cœur, mais je n’y croyais plus, il y avait forcément une entourloupe, quelque chose qui clochait, un mensonge ou une déception qui m’attendait au tournant. Je me sentais blessée, trahie. J’avais dévoilé tout de moi, mes envies, mes peurs, la maladie, mes succès, mon passé, mes blessures, mes espoirs, toutes mes forces et mes faiblesses étalées au travers de nombreux mails, de nombreux mois. Une mise à nu en vain, un coup de cœur transformé en coup de couteau.

Finalement, un soir, une notification sur mon téléphone attirait mon attention. Un mail, venu de lui. En objet, un seul mot : « aveu ». Je cliquais sur la petite icône m’entraînant vers mes mails, le cœur au bord des lèvres, la main tremblante. C’était le glas qui sonnait sur une relation qui n’avait même pas commencé. J’étais brisée, une nouvelle fois. Chassant les larmes qui menaçaient de couler, je commençais ma lecture.

« Bonsoir beauté,

Cela fait depuis quelques semaines, pour ne pas dire mois, désormais, qu’une idée fixe tourne en boucle dans ma tête, créant la tempête sous mon crâne. J’ai tenté maintes et maintes fois de la repousser au loin, sans succès. Au moment où je t’écris ces lignes, mon cœur bat si fort que j’en ai le tournis, et j’essuie presque frénétiquement mes mains moites sur mon pantalon, une pratique que ma mère a tenté en vain d’éradiquer de mes habitudes pendant les belles années de mon enfance. Je suis presque timide à l’idée d’écrire ces mots, et la peur du regret me noue l’estomac. Je n’ai jamais été connu pour mon courage.  A l’idée de sauter dans le vide, j’ai le vertige. Mais tu mérites bien cela, tu mérites tellement plus…

Tu vois comme je tourne bien autour du pot ! Comme j’ai peur de poursuivre, comme j’ai peur de ce qu’il va arriver. Je n’ai jamais été très bon pour sonder les états d’esprit, pour savoir à l’avance quelles étaient les pensées de l’autre. Et je n’aime ni avoir tort, ni me tromper.

Tout ce temps, j’ai espéré que cela viendrait de toi, que tu m’ôtes cette épine du pied, que tu m’épargnes cet effort. Non pas que tu ne le vailles pas, mais parce que je choisis toujours la voie de la facilité. Je t’entends presque me dire « Normal, tu n’es qu’un homme », à ceci près que la voix qui est dans ma tête n’est que celle que je te prête.

Voilà justement ce dont je viens te parler. Je sais à quoi tu ressembles, et j’ai une bonne idée de ta psyché, mais il manque quelque chose. J’ai l’image mais pas le son, comme un vieux téléviseur déréglé, et je n’en peux plus. Ça brûle en moi d’attendre, ça me consume, ça me dévore.

Je voulais te laisser du temps, autant que tu en voudrais, jusqu’à ce que tu te sentes prête, jusqu’à recevoir un message de toi qui me dirait « il est temps ». Mais je n’en peux plus, voilà mon aveu. Je ne sais pas si c’est que tu n’en as pas envie, si c’est que toute cette image que j’ai construite de nous dans ma tête n’est que de la fumée, du vent, des châteaux en Espagne, peut-être que je suis seul face à ce que je ressens et que, lorsque tu me répondras, si tu me réponds, ce sera pour piétiner les morceaux de mon cœur en miettes.

Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui me fasse autant vibrer sans que je n’aie entendu le son de sa voix, qui me donne envie de me lever le matin juste parce que chaque jour passé sur la Terre me rapproche de toi. Alors je suis impatient. Impatient, et tout aussi plein d’espoir que je le suis de terreur à cet instant, alors que je m’apprête à cliquer sur Envoyer et à déposer mon humble destin entre tes mains.

Accepterais-tu, enfin, de me rencontrer ? En vrai, en chair et en os, en face à face, toi et moi et le lieu de ton choix, n’importe où qui te fasse te sentir à l’aise.

Attendant ta réponse, le cœur battant, l’espoir au vent. »

 

Je ne savais pas s’il fallait rire ou pleurer. Je déposais un instant mon téléphone sur mes genoux, le temps de passer mes mains tremblantes dans mes cheveux, tout mon corps tendu, proche du point de rupture. Je m’efforçais de me rappeler comment respirer alors que la joie menaçait de m’engloutir, une vague d’amour me submergeant. Deux beaux idiots que nous faisions, les deux faces d’une même pièce. J’admirais son courage, cependant, autant que je l’en bénissais. Nous aurions pu nous attendre longtemps, nous frôler comme deux bateaux dans la nuit, une occasion manquée, le battement d’ailes d’un papillon qui jamais ne déclenche de tsunami. Mais il avait eu la force de surmonter la peur qui m’avait étranglée, lui qui semblait tant fait pour moi, celle du rejet, et de voir se briser une chimère si précieusement construite.

Je m’efforçais de me reprendre, de maîtriser mes émotions le temps, à mon tour de composer timidement un message de réponse. Ce sourire qui, l’instant d’avant me semblait si difficile à extirper, ne quittait désormais plus mes lèvres lorsque, d’entre le rideau de mes larmes, je répondais, aussi vite que mes pouces pouvaient courir sur le minuscule clavier.

Les jours suivants s’écoulèrent bien trop lentement à mon goût, ou bien était-ce mon cœur qui battait trop vite. Je flottais, heureuse et impatiente, anxieuse et exaltée, funambule sur une corde tendue entre l’espoir et la peur. Je stockais dans un recoin de ma mémoire chacune des petites choses qui se produisaient et dont je voulais lui parler, dont je saurais qu’elles le feraient rire ou sur lesquelles il aurait une opinion intéressante à partager avec moi.

Puis ce fut le jour J. Je voudrais pouvoir dire que j’ai essayé un milliard de tenues et coller à tous les clichés qui nous ont été inculqués depuis l’enfance, mais la vérité est que, comme tous les jours, je me suis habillée avec ma journée de travail en tête. A ce stade, une jolie robe ou un décolleté ne changerait pas ses pensées. Il me verrait telle que j’étais sans artifice ni atout. Juste moi.

La fin de journée est finalement arrivée, après que les heures se fut écoulées, lentes et lancinantes, et je me précipitais à notre point de rendez-vous, tentant d’ignorer mes angoisses, remettant mon sort entre les mains de l’univers, pour une fois.

Je tremblais, m’efforçant de regarder partout à la fois, cherchant à le repérer la première, sans pour autant me donner un torticolis à force de tourner frénétiquement la tête.

C’est au moment où je fermais les yeux, m’efforçant de me recentrer, qu’une voix murmura derrière moi, comme à bout de souffle : « C’est toi. »


mardi 6 juillet 2021

[NaNoCamp Juillet - prompt du jour : "C'est mon personnage préféré !"]

Aujourd'hui, double contrainte auto-imposée : le prompt du jour, + un prompt généré aléatoirement avec Winnie : A character forgets something important. (traduction : un personnage oublie quelque chose d'important)




« Que se passe-t-il donc dans cette maison ? », demanda le gros ours, le museau froncé.


« Je suis innocent », répondit le lapin, ses grands yeux écarquillés.


Marcus tourne la page du livre en souriant, jetant un œil au petit corps chaud blotti contre le sien. Cela fait de longues minutes que Lily n’a plus rien dit, et lorsque son regard se pose sur la fillette, ses soupçons se confirment : elle dort profondément. Ses petites mains enserrent avec fermeté une peluche de baleine blanche, qu’elle a depuis sa naissance. Malgré de fréquents lavages, le tissu est terni, élimé par endroits, voire troué. C’est son doudou favori, et il ne la quitte pas.

L’adulte se redresse lentement, s’efforçant de ne pas secouer l’enfant endormie, qu’il repositionne ensuite délicatement dans le lit, tirant la couette par-dessus elle et la bordant délicatement. Il retient une grimace de douleur lorsqu’il déplie son immense carcasse. Il est trop vieux désormais pour grimper dans un lit d’enfant pour la lecture du soir, mais chaque fois que Lily le supplie, il cède. Reculant à pas de loup, il sort de la pièce, refermant partiellement la porte, pour laisser juste un filet de lumière pénétrer dans la chambre. Lorsqu’elle a eu 5 ans, la fillette a décrété qu’elle était désormais trop grande pour la veilleuse. Malgré tout, elle déteste dormir dans le noir, alors le compromis de la porte entrouverte a été adopté.



Lorsque Marcus arrive dans la cuisine, il est accueilli par le bruit de l’eau qui s’écoule du robinet. Il s’appuie un instant au chambranle de la porte et sourit devant l’image face à lui : Ellena, la mère de Lily, qui rince les assiettes dans l’évier. La scène est si délicieusement domestique qu’il sent les larmes lui monter aux yeux, et il se racle la gorge pour chasser l’émotion, rejoignant Ellena en deux grandes enjambées.
Passant le bras autour d’elle, il coupe l’eau, et prend de ses mains l’assiette et l’éponge avec laquelle elle était en train de frotter. Il ne peut s’empêcher de plier sa longue silhouette et déposer au passage un baiser dans le cou de la femme, qui frissonne et se retourne, serrant Marcus contre elle.

Ils restent silencieux un moment, alors qu’elle écoute les battements calmes de son cœur pendant qu’il finit la vaisselle. Finalement, lorsque l’eau est coupée, Ellena relève la tête.

« Tout s’est bien passé ? »

« Absolument. Elle s’est endormie à la troisième lecture de Gros Ours et le Petit Lapin, et n’a pas bronché lorsque je suis sorti de la chambre. Je crois qu’elle est partie pour la nuit. »

Il n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un cri retentit dans la maisonnée.

« Marcus ! Marcus ! »
La voix de Lily est forte et claire, toute trace de sommeil envolée, et après un dernier baiser déposé sur les lèvres de sa compagne, il se précipite dans la chambre de la fillette, allumant la lumière.

Elle est assise droite dans son lit, la main crispée sur sa peluche, des boucles blondes s’échappant de ses nattes pour encadrer ses joues rondes.

« Qu’est-ce qu’il y a, Lilypuce ? »

« Tu as oublié quelque chose ! »

« Qu’est-ce que j’ai oublié ? »

« Quelque chose d’important ! »

Il fronce les sourcils. Lily s’agite dans le lit, mais il n’arrive pas à suivre le train de ses pensées. S’approchant du lit, il s’agenouille, et pose une main apaisante dans le dos de la petite.

« Qu’est-ce qu’il y a de si important que j’aurais oublié, Lily ? »

« Tu n’as pas fait de bisou à Hugo ! »

Elle pointe du doigt la baleine serrée contre elle, et Marcus éclate de rire. Il avait en effet oublié la promesse faite à la fillette : tous les soirs, un bisou pour elle, et un bisou pour son doudou, pour qu’ils fassent ensemble de beaux rêves.

Il aide Lily à se rallonger, et dépose un baiser affectueux sur le bout de son nez. Puis il pose également ses lèvres sur la peluche qui dépasse de ses bras, et se redresse, s’approchant de la porte. Sa main n’a pas le temps d’atteindre l’interrupteur qu’une petite voix derrière lui s’élève.

« Avant le dodo, est-ce que tu peux relire l’histoire de Gros Ours ? »

Se mordant les lèvres pour ne pas sourire, il se retourne.

« Encore ? Mais je l’ai lu 3 fois ce soir… »

Il fait semblant de réfléchir un instant, et poursuit : « Si je la lis une dernière fois, tu promets de dormir ? »

La petite fille hoche la tête avec enthousiasme et il se rapproche d’elle, le cœur débordant d’amour.

Il ouvre le livre à la première page, et la dernière chose qu’il entend avant de commencer la lecture, c’est une petite voix enjouée qui dit « C’est mon personnage préféré ! ».

Cinq minutes plus tard, Lily dormait.

[NaNoCamp juillet - Le Dôme deuxième partie]

 Finalement, en revenant sur ce texte aujourd'hui, je n'avais plus aucune idée de quoi en faire. Deuxième et dernière partie, donc. 




Je prie pour qu’elle nous sauve de la Horde. Je prie pour que tout le savoir de mes ancêtres, qui m’a été transmis par ma grand-mère, nous permette encore de survivre. Mais je suis fatiguée. De vivre seule avec Ayden. De n’avoir que lui à qui parler, de ressasser toujours les mêmes choses. Est-ce que la porte m’appelle ? Dois-je l’ouvrir et en finir ? Je ne sais plus qui je suis. Je voudrais que mamie soit encore là.

La porte hante mes rêves.



**

*



Derrière moi, j’entends Ayden hurler. Les ténèbres nous submergent, et l’espace est empli des cris de mon cousin. Mon cœur bat si fort qu’il va sortir de ma poitrine. Dans ma tête, la voix de ma grand-mère me dit : « Quoi qu’il arrive, n’ouvre pas les yeux. Vide ton esprit, et laisse-toi guider. Si tu es assez rapide, la Horde ne pourra pas t’attraper. »
J’essaye d’appeler Ayden, mais aucun son ne sort de ma gorge étranglée. J’ai peur. Je crois que c’est la fin.



**

*

Je crois qu’Ayden me cache des choses. Je l’ai surpris plusieurs fois à sortir de la maison, mais il disparaît avant que je le trouve. Où peut-il bien aller ? Il n’y a plus que nous. Parfois, il me regarde et je vois de la colère dans ses yeux. J’ai essayé de lui poser des questions, mais il a nié. Il s’inquiète, me dit-il. Il me trouve fatiguée, anxieuse. Il me demande si j’ai bien mangé, si je médite un peu. Il me propose de relire les enseignements de notre grand-mère. De nous entraîner. L’autre jour, il a sorti mon épée de son étui et me l’a tendue. Un petit duel pour ne pas perdre la main, a-t-il dit. Quand j’ai voulu l’attraper, il a fait un mouvement brusque, et la lame m’a entaillé la paume. C’était un accident, et il s’est excusé longuement ensuite. Peut-être que c’est moi, le problème. Peut-être que tous ces cauchemars que j’ai dans la tête m’embrouillent l’esprit. Je ne sais plus. Parfois, je n’arrive plus à entendre la voix de grand-mère sous le brouhaha. J’ai peur. D’Ayden, et de moi-même.



**

*



Je reste longtemps immobile dans le noir, seule avec les cris d’Ayden. Quand sa voix s’est tue, je n’ai pas bougé. J’attends que la Horde vienne moi aussi m’emporter. Je garde les yeux fermés, osant à peine respirer. Rien ne se passe. J’attends encore, comptant jusqu’à 1000… 2000… 5000.

Je sens mes muscles se tétaniser, mon corps parcouru de tremblements. La sueur fait glisser ma main sur la garde de mon épée, mes doigts s’engourdissant et menaçant de lâcher.

Cela fait des heures. Je n’en peux plus. Quelque chose en moi vient de céder. Je me sens calme. Pas résignée, juste en paix. Si Ayden est parti, je suis seule. Il est inutile de lutter. Je prends une grande inspiration, et j’ouvre les doigts. Le fracas de mon épée sur le sol résonne jusque dans mes dents. Je souris, et, pour la dernière fois, j’adresse quelques mots à ma grand-mère.

« Je t’aime. Pardonne-moi. Je n’étais pas assez forte pour maintenir le Dôme. Je ne sais pas pourquoi j’ai ouvert la porte. Peut-être que j’en avais assez. Il fallait que quelque chose change. Il n’y avait plus que nous. Ou peut-être est-ce que je n’ai pas ouvert la porte. Peut-être était-ce Ayden. Je ne sais pas. Ces derniers jours sont flous dans mon esprit. J’espère que tu me pardonneras. J’espère qu’on se reverra. Si la Horde m’emporte, j’espère que ma mort sera rapide et que je te retrouverai. Je t’aime. »

J’attends un peu, mais seul le silence me répond. Je sens une larme couler sur ma joue. Je n’ai même plus la force de lever la main pour l’essuyer. Ce n’est pas grave, c’est la fin. Lorsque j’ouvrirai les yeux ce qu’il reste du Dôme explosera. Il ne restera plus que le dehors et la Horde.

Encore deux battements de cœur, et j’ouvrirai les yeux. Un… Deux….

J’ouvre les yeux, et ce que je vois est à couper le souffle.

lundi 5 juillet 2021

[NaNoCamp Juillet ] Le Dôme - première partie

 Basé sur une double contrainte : le prompt du jour "Ce qu'on apprend d'un membre de sa famille" + un prompt généré par Winnie "You never open the door when they’re knocking. Never." (traduction : "Tu n'ouvres jamais la porte quand ils frappent. Jamais")

Je vais tente de continuer un jour ou deux sur ce texte, alors je commence par la partie du jour, brutalement interrompue. [832 mots]


« Il n’y a qu’une seule règle : on ne leur ouvre pas la porte. Jamais. Comment as-tu pu oublier ? »

Le ton d’Ayden, entre la colère et le désespoir, me fait grimacer. La situation dans laquelle on se trouve désormais est ma faute, et je ne peux qu’accepter mon sort. Je resserre la prise sur ma garde, et me campe sur mes jambes avec résolution. Je ne réponds pas à Ayden : il n’y a rien à dire.

Malgré tout, je ne peux m’empêcher de lui jeter un regard inquiet. Je me mords les lèvres en voyant la sueur qui perle déjà à son front, la crispation dans ses épaules, et la blancheur de ses phalanges là où elles enserrent son arme. Je ne peux retenir un gémissement, et ses yeux azur se tournent vers moi, froids et sûrs.

« On va s’en sortir. On s’est entraînés toute notre vie pour cette éventualité. Rappelle-toi ce que mamie disait toujours : rester soudés, c’est rester vivants. »

Ayden me sourit doucement, et je bats des paupières rapidement pour chasser les larmes qui menacent de couler. Ma main attrape la sienne, et je l’entraîne à ma suite, reculant dans l’ombre, jusqu’à ce que mon dos soit appuyé au mur. Ils sont là, quelque part autour de nous, attendant leur heure. Mais nous sommes prêts. Nous sommes prêts depuis la naissance, descendants d’une longue lignée de guerriers, de gardiens et de protecteurs.

 Un vrombissement sourd nous avertit du lancement de leur attaque, et je ferme les yeux, faisant appel à la Connaissance pour me guider. La voix de ma grand-mère résonne dans ma tête, et un léger soubresaut dans la respiration d’Ayden me fait comprendre qu’il l’entend aussi.

La bataille peut commencer.

***

Je ne rappelle pas de ma naissance. C’est une remarque étrange à faire, mais voilà, je ne m’en rappelle pas. J’ai beau remonter très loin dans ma Mémoire, il y a la voix de ma grand-mère, et avant ça, le néant. Ayden et moi sommes nés le même jour. Nous sommes cousins, mais avons été élevés comme des jumeaux. Avant nous, il n’y avait pas eu d’enfants dans le village depuis 15 ans. Après nous, il n’y en a plus eu. Nous sommes les derniers descendants, et les derniers survivants. Le Dôme était déjà en place depuis de nombreuses générations, protégeant le village contre la Horde, et nous coupant du reste du monde. Ma grand-mère disait toujours que cela n’avait pas d’importance, que le monde était parti en flammes, et qu’il ne restait que nous, sous le Dôme, et eux, cherchant à le détruire. J’ai grandi en apprenant à lire, à écrire, et à me battre. A l’âge de huit ans, Ayden et moi forgions nos propres armes, auprès de Barden, un vieil homme au torse imposant et à la voix éraillée. Sa carrure massive m’impressionnait toujours, et je rêvais parfois la nuit qu’il s’étirait, encore et encore, à tel point qu’il devenait trop grand et trop large pour le Dôme, et que notre Village aussi partait en flammes.

Mais Barden n’avait fait que vieillir et se ratatiner au fil des années, et avait fini par mourir.

Tout le monde, dans le Village, avait fini par mourir, et Ayden et moi étions désormais seuls au monde, avec la responsabilité du Dôme, et tout ce que notre grand-mère nous avait appris.

Du plus loin que remonte ma Mémoire, j’ai une arme à la main, et je m’entraîne. Je suis assise en tailleur à même le sol, les yeux fermés, et je médite. J’essaye d’attraper le courant de la Connaissance. Toutes ces choses qui sont venues naturellement à Ayden, mais pour lesquelles j’ai dû me battre. Je pensais être une anomalie. Ma grand-mère disait toujours que c’est parce que la Connaissance était trop grande en moi pour être contenue dans une enveloppe si petite, alors elle fuyait, et je luttais.

Ayden et moi avons eu 30 ans hier. Nous avons passé les 5 dernières années seuls tous les deux. Je le connais par cœur, et il me connait par cœur. Souvent, je m’ennuie. Ayden, lui, relit ses notes, constamment, médite, révise, aiguise ses armes. Moi, je rêve. Parfois, je fais des cauchemars. Le Dôme s’écroule dans mon esprit. La Horde nous dévore. Parfois, la Horde embarque Ayden et me laisse seule. Parfois, je me réveille en hurlant, et court jusqu’à sa chambre pour vérifier qu’il est toujours là. Il déteste quand je fais ça.

Le Dôme s’est réduit considérablement au fil des ans. Comme s’il se resserrait chaque fois que l’un d’entre nous disparaissait. J’ai l’impression que la porte a changé de couleur aussi, qu’elle brille fort. Peut-être est-ce le monde qui brûle au dehors que j’entrevois. Je crois qu’elle m’appelle. Cela, je ne l’ai jamais dit à Ayden. Peut-être que je suis en train de perdre la tête. Si je lui en parle, il va me haïr.

Dans ces moments-là, je ferme les yeux et je médite. J’appelle la Connaissance.


dimanche 4 juillet 2021

[NaNo Camp Juillet - Prompt du jour : Drôle d'école]

 710 mots

Lorsqu’elle avait reçu la lettre, elle n’en avait pas cru ses yeux. Avec un père banquier et une mère à la tête d’une franchise de restaurants gastronomiques, elle avait vécu la première décennie de sa vie dans une bulle privilégiée, première de sa classe dans une école privée qui enseignait le latin et les règles de savoir-vivre en société dès la primaire. Elle s’ennuyait, mais ne s’était jamais plainte : cela fait mauvais genre, lui avait dit la nounou quand elle avait 3 ans.

Mais le courrier était arrivé, le jour de ses onze ans, chamboulant son existence. Ses parents étaient dévastés, et avaient bien tenté de protester et de refuser, mais, pour la première fois de sa vie, elle s’était campée fermement devant eux, ses points fermés sur ses hanches, et avait haussé le ton. S’ils l’aimaient, ils la laisseraient partir, accomplir son destin dans un nouveau monde, loin d’eux. Après de longs débats, ils avaient acquiescé.

 

C’était désormais le jour J, et elle était dans le hall de la gare, émerveillée par l’effervescence qui régnait dans le bâtiment, une main fermement agrippée à ses bagages, l’autre dans la main de sa mère qui lui serrait les doigts nerveusement, jetant des regards inquiets autour d’elle.

« Je ne comprends pas. Ton train n’est pas indiqué sur le panneau d’annonces. Redonne-moi ton billet. »

Elle sortit le précieux ticket de sa poche, ainsi que la lettre, relisant soigneusement les instructions calligraphiées par une main soigneuse, s’efforçant de laisser son admiration pour les pleins et déliés de côté pour se concentrer sur le message.

« Peut-être devrions-nous demander à l’accueil ? », marmonnait sa mère, cherchant nerveusement à se repérer dans cet espace qui lui était tout sauf familier.

Elle continuait à scruter son billet, persuadée que les réponses s’y trouvaient, quand la voix d’un garçon tout proche d’elle attira son attention.

« Papa, Dylan, Ellie, dépêchez-vous ! Je ne veux pas rater mon train pour le premier jour d’école. Accélérez ! »

Elle leva la tête et, remarquant l’accoutrement étrange du garçonnet, tira sur la main de sa mère.

« Suivons-les ! »

Sa mère était vraiment perturbée, car elle se laissa faire sans sourciller, lui emboîtant le pas tout et se faufilant entre les passants d’un pas rapide.

Sans vraiment comprendre comment, elles se trouvèrent face à un train immense, sur un quai bondé de gens aux vêtements bariolés. Elle sourit, son stress s’envolant instantanément. Elle était à sa place ici.

Jetant un regard à l’adulte qui lui serrait toujours les doigts, elle réalisa à quel point sa mère, elle, était hors de son élément, et elle se jeta dans ses bras pour la serrer fort contre elle.

« Ne t’en fais pas, maman. Tout ira bien. Je vous écrirai, à papa et toi. »

Sa mère lui sourit, et déposa un baiser sur son front. Elles restèrent un moment encore enlacées, puis se détachèrent d’un commun accord. Après un dernier mot d’adieu, elle empoigna sa valise et monta dans le train, le cœur battant.

Avisant un compartiment vide, elle s’installa, regardant par la fenêtre. Le garçon qu’elle avait suivi était là, saluant sa famille avec effusion, visiblement excité par son départ.

Elle sourit, l’observant un moment, son émoi intérieur le parfait reflet de l’enthousiasme dont elle était témoin.

Une sonnerie retentit, et le gamin écarquilla les yeux, se précipitant à bord. Quelques instants plus tard, le train démarrait et l’enfant la rejoignait dans son compartiment, un sourire timide sur les lèvres maintenant qu’il n’était plus en présence de sa famille. Il s’installa face à elle, et après quelques minutes à se dévisager, les langues se délièrent.

Elle était impatiente de commencer sa nouvelle vie. Lissant la lettre qu’elle tenait encore sur ses genoux, elle la relut une dernière fois.

« Bozust

Ecole de clowns et pitrerie

 

Mademoiselle,

Nous avons le plaisir de vous informer que vous bénéficiez d’ores et déjà d’une inscription à Bozust, la grande école de clowns et pitrerie. Vous trouverez ci-joint la liste du matériel nécessaire au bon déroulement de votre scolarité.

Vous trouverez ci-joint un billet de train et des instructions pour votre arrivée dans notre établissement.

Au plaisir de vous voir dès le 1er septembre,

Votre dévoué directeur,

 

Pierrot dell’Arte »

samedi 3 juillet 2021

[NaNo Camp Juillet - Prompt du jour : l'été, une cabane au bord d'un lac]

 10 minutes - 297 mots


Elle n’aspirait qu’à ça. Le repos, enfin, loin des hommes et de leur agitation, loin des villes et de la chape pesante de pollution qui lui rongeait les poumons et le moral.

Elle avait passé sa vie à économiser le moindre centime, se refuser de nombreux plaisirs volatiles, l’esprit fixé sur son objectif final, pâlissant parfois lorsque les taux de l’immobilier flambaient, lorsqu’il lui semblait voir son rêve s’éloigner, toujours plus loin.

Mais finalement, ce jour était venu où, après de multiples alertes paramétrées sur un tas de sites d’annonces, d’enchères et de ventes, les étoiles s’étaient alignées, et le bien de ses rêves était là, en vente sous ses yeux, magnifiques photos à l’appui, pour un prix inférieur au montant qu’indiquait son plan d’épargne logement.

Elle en avait eu les larmes aux yeux et s’était précipitée sur son téléphone, le cœur battant, ses doigts tremblants peinant à composer le numéro qui allait, peut-être, changer sa vie.

Et aujourd’hui, de longs mois remplis d’impatience et de cartons plus tard, le grand jour était arrivé. Celui où elle allait concrétiser tous ses rêves, où elle allait laisser derrière elle cette peau de citadine qui la brûlait, cette vie métro-boulot-dodo qu’elle haïssait et qui le lui rendait bien, empilant devant elle les obstacles comme autant de murs de briques.

Elle attendait le camion de déménagement, trépignant au pied de son immeuble, s’efforçant d’ignorer les relents de misère de son quartier, la putridité renforcée par le soleil d’un été sans pitié. Plus que quelques heures, se disait-elle. Plus que quelques heures et je serai libre pour le restant de mes jours. Plus que quelques heures et le silence, enfin. Plus que quelques heures et le grand air, la renaissance. Plus que quelques heures, et une cabane au bord d’un lac.


vendredi 2 juillet 2021

[NaNoCamp Juillet - défi]

 Ecrit en 20 minutes avec les mots suivants fournis : maki, thé, emberlificoter, fantôme



Le rituel était toujours le même. Faire bouillir l’eau. Lavez le riz. Tailler les légumes. Doser la poudre, avec soin, et rajouter l’eau, petit à petit dans le bol, mélangeant délicatement avec le fouet en bois, humant avec délice les parfums de matcha qui s’échappaient du breuvage.

Boire le thé, dans un silence quasi religieux, et retourner à sa préparation. Mettre le riz à cuire et le saumon à mariner. Se resservir une tasse de thé, et laisser le temps s’écouler, indifférent aux fils du monde qui s’enroulaient et se déroulaient, certains se brisant, flottant au loin pour aller s’accrocher ailleurs sur la toile. La tapisserie n’avait pas besoin de lui, il n’en était que le gardien, et après autant de siècles à l’avoir contemplée, observée, étudiée, il en était las.

Le calme régnait depuis qu’il était entré au poste, jeune esprit curieux de tout. Avant lui, il savait que la toile avait été gardée par des équipes, mais lui était seul. Il se murmurait que le précédent gardien s’était laissé emberlificoter par une créature des ténèbres, et avait si profondément emmêlé la toile, si bien sapé le travail que le monde avait plongé pendant plusieurs années dans le chaos.

Bien sûr, à leur échelle, plusieurs années s’écoulaient en un clignement d’œil, malgré tout, l’afflux massif des fantômes de pauvres âmes égarées avait créé des embouteillages inquiétants.

Mais ce n’était peut-être que rumeurs, après tout. Il était là depuis si longtemps, après tout, que tout ce qui était au-delà de la toile ne le concernait pas. Les choses telles qu’elles étaient lui convenaient bien. Un rituel, toujours le même. Boire du thé, et dérouler sur une natte en bambou une feuille d’algue noire, qui crissait sous ses doigts et emplissait ses narines d’un parfum iodé presque écœurant. Y déposer un peu de riz collant, les légumes parfaitement taillés, le saumon mariné. Rouler la natte, lentement, en serrant bien. Détailler le boudin ainsi formé, et déposer les makis sur une assiette. Enfin, les manger.

Il prenait son temps. Il n’avait plus que ça, le temps. Et ça avait quelque chose de rassurant, de répéter toujours les mêmes gestes. Jeter un œil à la toile. Boire le thé. Faire des makis. Recommencer.