jeudi 1 octobre 2020

[Word Sprint] Amer Cyborg

 Défi : un sprint de 250 mots (compte final : 324 mots). Le thème, fourni par Onirie, est le 1er thème du Writober de Nanochimères : Amer Cyborg


« Il se passe quelque chose. »

Angus lève les yeux, pris par surprise par le son d’une voix à laquelle il ne s’attendait pas.

Il prend une grande inspiration et, gardant le dos tourné, répond d’une voix posée :

« Et que se passe-t-il, exactement ?

-          Je… Je l’ignore. »

La voix est hésitante. Dans la tête d’Angus, les pensées défilent à 100 à l’heure, et il se mord l’intérieur de la joue pour s’efforcer de ne rien en laisser paraître. Tâtonnant à sa droite, il agrippe enfin un tournevis, et se concentre sur le poids de l’outil dans sa main, le reste de son corps parfaitement immobile. Il donne l’apparence d’une relaxation totale.

Seule manifestation de sa nervosité, sa pomme d’Adam qui s’agite, alors qu’il déglutit péniblement avant de parler. Il est soulagé d’entendre sa voix si ferme lorsqu’il déclare : « Theo, diagnostic. »

Lorsque le silence lui répond, il retient son souffle un instant, ses doigts se crispant sur le tournevis qu’il tient désormais serré contre son torse. Finalement, une voix désincarnée lui répond : « Diagnostic complet. Aucune erreur détectée. »

Ce n’est pas vraiment un soupir, mais il prend le temps d’expirer un peu plus fort qu’il ne l’aurait souhaité, avant de retourner son attention sur son interlocuteur.

C’est un robot d’apparence parfaitement humaine. Sa plus belle création : un cyborg à l’image de son défunt frère. Il sait qu’il n’aurait pas dû, et ne compte plus le nombre d’heures de sommeil perdues à penser à ce qui pourrait mal tourner. Mais c’est comme avoir encore auprès de lui Bertram, et cette idée l’envahit d’une soudaine nostalgie, et c’est d’une voix plus douce qu’il reprend : « Bert ? Que se passe-t-il ? Peux-tu le décrire avec tes mots ? 

-          C’est salé. Amer. »

La description pique sa curiosité, et finalement, il se retourne. Face à lui, le visage de son frère est baigné de larmes. 



jeudi 30 juillet 2020

Fraises tagada

Texte rapide pour ma chère Elodie Serrano, avec comme unique mot d'ordre : fraise tagada (lisez Les Baleines Célestes ou son nouveau roman, Cuits à point)


Il avait rêvé, si souvent, de ce que serait leur premier baiser. Il sentait son cœur battre, un peu plus fort, à chaque notification de son téléphone, lorsque c'était son prénom qui apparaissait sur l'écran.
Ils ne s'étaient jamais appelés. Il ne pouvait qu'imaginer le son de sa voix, tout comme il avait dû composer, dans son esprit, une symphonie de langage corporel, les gestes et les mouvements qui n'appartenaient qu'à Elle.
Il n'avait cependant aucun doute sur le fait qu'elle était celle qu'il désirait. Dans leurs mots, dans leurs échanges, ils se complétaient comme les deux pièces d'un puzzle.
Elle, elle avait eu des doutes, des hésitations. Il était clair, parfois, qu'elle se méfiait, et il lui avait fallu déployer des trésors de douceur pour lui faire comprendre qu'il la voulait, elle, dans son intégralité. Il l'avait rassurée, cajolée, et il voulait désormais la serrer dans ses bras, même s'il était conscient qu'il restait un risque que tout change en se rencontrant. Après tout, l'amour est une savante alchimie, et on ne peut pas savoir si la recette est bonne ou si tout va exploser, tant qu'on n'a pas mélangé tous les ingrédients.
………………………..
Il est en avance. Il guette la foule, ses doigts caressant inlassablement l'écran de son téléphone dans sa poche, comme pour se rassurer, comme si c'était elle qu'il touchait par ce lien ténu et virtuel.
Il la voit arriver, de loin, et le bruit de la foule est masqué par les tambourinements de son cœur, qui cherchent à lui percer les tympans. Il n'ose plus bouger, hypnotisé par ses mouvements hésitants alors qu'elle garde les yeux baissés.
Brusquement, elle relève la tête. Leurs regards se croisent, elle sourit. Il sent la sueur dans son dos, ses mains moites crispées dans ses poches, et le sourire qu'il essaye de lui rendre ressemble plus à une grimace.
Il la voit ralentir, la lumière diminuer dans son regard, l'ombre d'une incertitude faire trembloter l'ourlet de ses lèvres, et c'est plus qu'il ne peut en supporter.
Sans plus réfléchir, il bondit en avant, et sa main droite abandonne son emprise douloureuse et humide sur son téléphone dans sa poche, pour se refermer, tendrement et sans serrer, sur un poignet délicat. Le reste de son corps suit, et soudain il est si proche d'elle qu'il suffirait d'une respiration trop forte pour que leurs corps se frôlent.
Il se penche, doucement. Dans son regard à elle, il lit une question, et quelque chose qui ressemble à de l'espoir. Il ferme les yeux, ordonne à son coeur de se calmer, et poursuit son mouvement, ne s'arrêtant qu'à quelques millimètres de ses lèvres, attendant, se contentant de sentir la caresse de son souffle chaud, presque inexistant.
Ce n'est que lorsqu'il sent son sourire s'agrandir, et des doigts se glisser entre les siens pour les presser que, relâchant sa propre respiration qu'il ne savait même pas qu'il retenait, il laisse ses lèvres finir leur course et se coller contre celles de sa bien-aimée.

Elle a le goût du bonheur et des fraises tagada.

15072020

Le ciel est gris à Paris, et c'est d'un tel cliché, d'une telle banalité que je pourrais en rire si ma gorge n'était pas si serrée.
Pour renforcer cette impression d'étrange, je suis seule à la terrasse d'un café, entourée de gens à la voix rauque qui fument autour d'une conversation et d'un café.

Je ne suis pas à ma place, pas ici, et mon regard revient constamment au plateau de ma table, constitué d'éclats verts et oranges. Avec le cendrier noir au milieu, on dirait un iris explosé. Ça pourrait être comique, mais le ciel est gris et ma gorge reste serrée.
Je scrute les passants, à intervalles réguliers. Dans ce paysage navrant de banalité, je peux presque deviner ceux qui sont en route pour te dire au revoir, ou à bientôt, pour être, encore une fois, avec toi.
Moi, je ne suis pas loin. Et, dans ma tête, tourne en boucle un montage de tous les moments qu'on a passés. Il y en a eu si peu, et tellement. Je n'étais pas si proche de toi, pas vraiment, et pourtant, au fond de mon cœur, il y a ce lien si particulier. Savoir que, dans le cumul des heures que l'on a partagées, recèlent quelques pépites, quelques sourires, quelques histoires que je garde avec moi.
Tu m'as toujours traitée avec plus d'indulgence que tu pouvais en avoir pour d'autres, et je m'en suis toujours sentie privilégié, un peu fière, un peu honorée. Sans doute un peu redevable aussi, mais comment te rendre quelque chose qui n'a pas vraiment existé ?
C'est le moment de célébrer. J'espère que ça sera punk, que ça sera rock, que ça enverra chier les conventions, la bienséance, et les faussetés.

Moi je reste à ma terrasse, et si, en apparence, c'est le silence, dans mon cœur les hurlements te sont dédiés.

samedi 18 janvier 2020

Nanovember 2019 : Tatouage

Pour le NaNoWriMo 2019, j'ai repris la version longue du texte qui existe ici en 3 parties sous le titre "L'Aventure Mystique". Afin de compléter le challenge de 50 000 mots, j'ai aussi repris le concept de Nanovember attaqué l'an dernier, mais cette fois-ci, mon camarade Onirie et moi-même avons décidé ensemble des thèmes.
J'attaque la sélection 2019 avec le thème "Tatouage". Mon texte est la suite du texte "Les enfants épines", le dernier de 2018 à avoir été posté ici. 



Tatouage


Braelynn avait fini par se faire rattraper par les Soldats Blancs. 

Elle avait eu le temps de mettre son petit frère, Arian, à l'abri. Lui et son oncle étaient partis au creux de la nuit noire, sur une barque frêle qui les attendait au bord de la Mer d'Inven. Mieux valait risquer de périr noyés en pleine tempête que de rester un jour de plus au cœur d'Ellaos. 

Mais Braelynn, qui était restée en arrière pour donner l'apparence de la normalité au commerce de lin tenu par sa famille depuis des années, et espérait pouvoir rejoindre les siens dans quelques mois, lorsque tout se serait calmé, avait fini par être rattrapée par la milice. 

C'était sa faute, évidemment. Après l'évasion spectaculaire qu'elle avait orchestrée, elle avait oublié de cacher son crâne rasé et de repeindre en rouge les scarifications sur son visage, pour les dissimuler. 
Elle avait sacrifié sa beauté pour sauver son frère, et en avait oublié toute prudence. 

Lorsque les Soldats Blancs la ramenèrent au Château, c'était en qualité d'esclave. Son apparence ne pouvait lui permettre de prouver qu'elle faisait partie du peuple rouge. Ils traînèrent Braelynn jusqu'au trône de pierre, au cœur des quartiers Blancs. Déjà, la foule s'amassait : tous ces gens curieux, assoiffés de sang, de souffrance et de martyrs, qui ne se doutaient pas qu'un jour, ils pourraient parfaitement être à sa place, s'ils n'y prêtaient pas attention. 

La jeune Rouge fut ligotée sur le trône, et bâillonnée. Lorsque son bourreau arriva, elle ne trembla pas. Elle savait ce qui l'attendait, dans les prochaines minutes et pour le restant de ses jours. Elle ne pouvait rien y faire, juste patienter, et subir. 

Tirant sur sa longue robe, le bourreau lui dénuda le cou et les épaules. Il avait besoin de place pour travailler. Il suspendit à côté de la jeune femme le seau d'encre noire, et plaça entre ses pieds son petit brasero. Dans ses yeux, on voyait danser la folie fiévreuse dûe à l'Herbe. Comme la plupart des Gardes et des Soldats, il en consommait à outrance pour anesthésier ses sensations, et se protéger du risque d'attaque des Empathes. Elle lui rendit son regard, se forçant à ne pas pleurer, ni à supplier. Elle avait accepté son sort, et déglutit difficilement à cause du bâillon qui entravait sa bouche. 
Le bourreau sortit de sa poche un linge humide, qu'il lui passa sur le visage, le cou et l'épaule droite, descendant jusqu'à la naissance de sa poitrine. Il y prenait un malin plaisir, le bougre, mais elle ne lui fit pas l'honneur de frissonner sous ses doigts. Son esprit tout entier était tendu vers ce qui allait suivre, et à anticiper la douleur qui ne manquerait pas d'arriver. 

Il ouvrit ensuite sa trousse de bourreau, et, prenant le temps de parcourir lentement chaque instrument, les caressant avec un soupçon de sensualité, comme un peintre ses pinceaux, il fit durer le moment. Enfin, il arrêta son choix sur une courte aiguille épaisse, à peine qui semblait immaculée. 
Au moins, se dit Braelynn en pensée, je ne risque pas la maladie du sang. 

Il fit chauffer longuement l'aiguille sur le brasero à ses pieds, la laissant rougir jusqu'à ce qu'elle semble aussi vivre qu'une flamme. Puis il la plongea doucement dans le seau d'encre noire, et, enfin, se pencha sur Braelynn. 

La douleur était pire que tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Lorsqu'elle avait demandé à son oncle de lui scarifier le visage pour venir sauver Arian, elle avait souffert, bien qu'il eût procédé lentement et avec toute la délicatesse qu'il pouvait. Il lui avait fait mâcher des graines de lin pour réduire l'inflammation, et sa détermination avait masqué le reste. 

Mais là, elle avait beau tenter de replier sa conscience sur elle-même, il lui semblait que chaque coup d'aiguille enfoncé dans la chair tendre de ses joues, de son front, de son menton, de son cou, de sa poitrine, venait percer directement son âme, l'emplissait d'une marée noire comme la nuit. 

La torture dura des heures. La longue robe blanche de Braelynn ruisselait d'un mélange de sang et d'encre, et déjà le tissu rêche lui brûlait la peau. 

Un gloussement hystérique naquit au fond de sa gorge, étouffé par le tissu qui lui enserrait la bouche. S'ils savaient qu'ils étaient en train de faire subir la Marque à une Rouge, le monde s'écroulerait. Mais elle n'était plus Rouge, désormais. À la seconde où l'aiguille avait percé sa peau pour la première fois, elle avait perdu son statut. Elle serait désormais une Spectre, une sans-couleur, une esclave. 
Jamais elle ne rentrerait chez elle, jamais elle ne reverrait son frère et son oncle. Elle espérait juste qu'ils avaient pu traverser la mer d'Inven, et arriver en Terre d'Opale en sécurité. 

Enfin, le bourreau relâcha la pression qu'il exerçait sur la peau de la jeune femme, et reposa doucement son aiguille sur le linge humide avec lequel il avait lavé sa victime au commencement de la cérémonie. Braelynn tremblait de tous ses membres, autant de douleur que d'épuisement. De sa joue au bas de son dos s'étalait un immense dragon noir, l’œil rouge et les crocs sanglants. 

Deux gardes vinrent la récupérer. Elle ne pouvait plus marcher, et ils la traînèrent derrière eux. La pression de leurs mains sur sa peau meurtrie lui donnait envie de hurler, mais elle n'en avait même plus l'énergie. 
C'est à peine si elle remarqua qu'ils ne l'emmenaient pas aux geôles, et une petite flamme d'intérêt s'alluma dans son regard lorsqu'elle s'en aperçut. 

L'entraînant parmi les rues, ils la conduisirent dans une ruelle derrière le château. L'un des soldats lâcha momentanément son bras, et elle manqua de s'écrouler au sol telle une poupée de chiffon, uniquement retenue par la poigne de l'autre, qui tira méchamment sur son bras : 
«Tiens-toi correctement, esclave ! », lui asséna-t-il d'une voix sèche.
Elle se redressa péniblement en serrant les dents. Une lourde porte en fer s'ouvrit devant eux, et le premier garde reprit à nouveau son poignet dans sa main calleuse pour la faire rentrer dans la pièce. 
«Une nouvelle venue», dit-il avant de faire demi-tour, faisant signe à son collègue de le suivre. 

La porte se referma dans un lourd bruit derrière Braelynn, et elle déglutit péniblement en fermant les yeux, se concentrant très fort pour ne pas pleurer ou s'effondrer. 

Une main douce et fraîche posée sur son front lui fit ouvrir les paupières. 
«Viens avec moi, disait la jeune femme souriante qui se tenait devant elle. Il faut te nettoyer rapidement avant que tout cela ne s'infecte. Je vais prendre soin de toi. »

Agréablement surprise, Braelynn se laissa conduire dans une autre pièce, au centre de laquelle trônait une bassine vide. 
«Tu vas devoir faire l'effort de te tenir encore un peu debout, lui dit son interlocutrice, l'aidant à grimper dans le bac. Je vais faire le plus vite possible. »

Elle lui ôta sa robe blanche désormais souillée avec de lents gestes précautionneux. Lorsque Braelynn fut nue, elle tenta de cacher son corps de ses maigres bras, mais l'autre lui prit la main. 
«Ne t'en fais pas. Nous sommes seules. Tu ne crains rien. »

Elle relâcha à peine ses muscles, pas tout à fait prête à accorder sa confiance. L'autre femme lui tourna le dos un instant, se rendant à l'autre bout de la pièce. 
Elle revint avec un broc d'eau et une pile de linges, et sourit à la jeune femme dans la bassine. 
«L'eau est tiède. Le froid te soulagerait sans doute plus, mais je ne veux pas que tu attrapes du mal. Ici, être malade revient à être morte. »

Puis elle entreprit de la laver doucement, faisant couler un peu d'eau tiède sur la peau blanche de la jeune femme, avant de la frotter délicatement avec les linges, ôtant la pellicule de lymphe et de sanie qui se formait déjà par dessus les plaies du tatouage. 

Lorsqu'elle eut fini, elle aide Braelynn à sortir de la bassine, et la laissa s'asseoir un instant, nue, sur un tabouret, s'éclipsant par une porte dans le fond. 

Braelynn se sentait éreintée, et commençait à sentir la faim la tenailler, mais elle n'osait pas bouger. Lorsque l'inconnue revint, elle portait une grande robe grise dans ses bras, qu'elle tendit à la jeune femme, qui s'empressa de l'enfiler. 
Le tissu était un peu rêche, mais il était chaud, et Braelynn se sentit un peu mieux, et soupira. 

L'autre sourit, et la prenant par la main, lui dit : 
«Viens avec moi, maintenant. Tu vas manger, et dormir. Et demain, je répondrai à toutes tes questions. »

Braelynn sentit la torpeur l'envahir. Manger et dormir. Oui, cela lui semblait un bon programme. 

mercredi 30 octobre 2019

NaNovember 2018 #13 : Guarded

13/ Les enfants-épines


Braelyn savait qu’elle devait se montrer prudente. La cellule d’Arian était loin dans les profondeurs du palais, et nul doute que plusieurs cerbères armés jusqu’aux dents garderaient sa porte.

Les geôles d'Ellaos étaient réputées pour être ultra-sécurisées. Les rares prisonniers qui avaient tenté de s’évader n’avaient jamais passé les portes vivants, et leurs ossements ornaient désormais la salle des gardes.

Cela faisait des mois qu’elle bossait sur son plan. Il avait fallu se faire embaucher parmi les servantes du palais, sous une fausse identité, parfaitement grimée. Elle avait coupé ras ses longues boucles brunes, et avait demandé à son oncle de lui scarifier le visage pour recréer ces marques caractéristiques des anciens réfugiés de l’Outre-mer. Il avait pleuré en enfonçant la pointe de son couteau dans la chair tendre de ses joues, mais elle était décidée : elle n’abandonnerait pas son frère, et serait prête à donner sa vie pour le sauver.

A sa naissance, on avait découvert qu’Arian était atteint d’une malformation génétique. Il était intégralement couvert d’un important duvet blanc, et les os de son dos saillaient pointus sous sa peau. Leur père était décédé quelques mois auparavant, et leur mère, découvrant son nouveau-né, était entrée dans une profonde dépression. Elle avait fini par s’enfuir, et Braelyn et Arian avait été recueillis par leur oncle.

Partout dans le royaume, on avait assisté à la naissance d’enfants présentant les mêmes caractéristiques qu’Arian, mais rares étaient ceux qui survivaient au-delà de la première année. Les Anciens disaient que c’était la malédiction des Montagnes qui s’abattait sur le royaume, et que les enfants-épines, comme on les appelait, mèneraient le monde à sa perte.
Pour Braelyn, ce n’était que balivernes. Arian avait été le plus doux et le plus calme des bébés, et avait grandi pour devenir un jeune homme brillant d’une intelligence particulière, aimant et généreux, mais à la santé fragile. Elle estimait qu’il était de son devoir de veiller sur lui, en tant que grande sœur.


Lorsque les rafles avaient commencé, elle n’y avait pas cru. Partout dans les villages, on entendait des histoires d’enfants-épines qui avaient disparu, soudainement, en pleine nuit.
On murmurait que la fiancée du Prince était gravement malade, et que le Conseil des Anciens l’avaient persuadé que c’était à cause de la malédiction des Montagnes.
Mais petit à petit, elle n’avait plus pu nier. Des placards apparaissaient dans tout le royaume, invitant les enfants-épines à se faire recenser. Ils devaient être inscrits sur des registres officiels, et se présenter chaque semaine au bureau de la milice locale. On leur avait interdit l’accès à certaines professions. Puis on leur avait interdit de se marier, et de faire des enfants.
Les disparitions nocturnes continuaient. Certains enfants-épines avaient décidé de s’enfuir, et des familles entières pliaient bagages. 



Leur oncle avait supplié à Arian de partir également. Mais il avait refusé. Il n’avait rien fait de mal, jamais. Il n’y avait aucune raison qu’on s’en prenne à lui. S’il continuait à se comporter en citoyen modèle, tout irait bien. Braelyn n’était pas convaincue. Il suffisait que son frère ne soit pas rentré à la tombée de la nuit, et son imagination s’emballait, imaginant le pire.

Et puis, une nuit, il n’était pas revenu. Braelyn était restée assise face à la porte jusqu’au petit matin, le cœur battant. Dès les premiers rayons de soleil, elle avait couru chez le boulanger, le patron d’Arian, qui avait accepté de l’embaucher lorsqu’il avait perdu son emploi précédent, sur la liste des métiers interdits. L’artisan lui avait dit que la milice était venue la veille au soir, demander à Arian de les suivre. Ils avaient quelques questions à lui poser. Le boulanger était sûr qu’il serait rentré chez lui ensuite.

Braelyn avait mené l’enquête, interrogé tous ceux qu’elle connaissait. Elle avait fini par apprendre qu’il avait été traîné dans les geôles du palais, car des plaintes pour agression auraient été déposées contre lui par plusieurs villageois. Braelyn savait que c’était faux, mais le lendemain, un procès avait eu lieu. Elle s’était glissée dans la salle et avait découvert plusieurs de ses voisins, en larmes, témoigner contre son frère. Arian avait été jeté en prison derechef, en attendant son exécution.

Elle avait reçu un courrier anonyme : l’un des témoins lui confessait avoir menti, forcé par les autorités. La milice avait menacé d’assassiner toute sa famille s’il n’obéissait pas.

Braelyn ne pouvait pas en vouloir à ses voisins. Elle aurait tout tenté également pour sauver son frère d’une mort certaine, et c’est d’ailleurs exactement ce qu’elle allait faire.
C’est ainsi qu’elle avait infiltré le palais, se mêlant aux servantes d’Outre-mer, le crâne rasé, le visage scarifié. Seule la couleur de ses yeux aurait pu la trahir, mais personne ne prêtait attention au petit personnel, alors elle ne risquait pas grand chose.
Elle avait réussi à se faire envoyer en salle des gardes, où elle devait s’assurer de leurs repas, de la propreté de la salle. Ils avaient la réputation d’être des brutes épaisses, à la main lourde et baladeuse avec les servantes, qui répugnaient toutes à se rendre dans leurs quartiers. Braelyn prenait sur elle. Elle pouvait supporter les blagues graveleuses, les mains aux fesses, le harcèlement, car elle n’avait qu’un objectif en tête : sauver son frère.
Petit à petit, elle avait remarqué que l’un des gardes s’attardait toujours dans la salle lorsque ses camarades étaient partis. Il la fixait du regard, sans un mot. Alors elle lui apporta des cadeaux. Une pâtisserie épicée qu’elle déposait dans une assiette près de lui avant de sortir de la salle, une fiole de vin sucré.
Elle avait compris que c’était gagné lorsqu’il lui avait déposé un petit bouquet de fleurs séchées. Le lendemain, elle avait accroché les fleurs à son tablier et, observant le garde à la dérobée, avait constaté son sourire lorsqu’il l’avait aperçue. Elle avait souri aussi en balayant. Puis elle avait été appelée à leur table pour remplir leurs chopes et, se penchant délicatement sur lui, sentit sa main glisser une note dans la poche de sa robe.
Il lui donnait rendez-vous ici, tard le soir. Lorsqu’elle était arrivée, il s’était jeté sur elle en l’embrassant. Elle lui avait rendu son baiser, les yeux fermés. Il parlait beaucoup, lui disait à quel point il la désirait, il avait envie d’elle. Elle l’avait retrouvé tous les soirs pendant une semaine. Il la prenait là, sur la table des déjeuners, le visage enfoui dans sa poitrine, pilonnant quelques minutes avant de s’écrouler. Alors elle lui servait du vin et le faisait parler.

C’est ainsi qu’elle avait appris que les enfants-épines était enfermés au 3ème sous-sol, dans des cellules sans lumière, ne mangeant et buvant que lorsque leurs gardiens l’avaient décidé. L’un d’entre eux, le pire, celui qui avait eu un procès public, était attaché contre un mur et n’avait dû manger que deux fois depuis qu’il était arrivé. Après tout, pourquoi nourrir un monstre, d’autant plus qu’il serait exécuté à la prochaine lune ?
Braelyn sursauta. C’est d’Arian qu’il parlait, son Arian ! Et la prochaine lune était dans deux nuits ! Elle devait faire vite.

Le lendemain, elle fit le tour des rares amis qu’il lui restait au village, et soudoya tout le monde. Elle réunit toutes les denrées qu’elle put, le boulanger lui offrit plusieurs plaques de pâtisseries au miel, et elle acheta deux pleins tonneaux de bières, dans lesquelles elle glissa des herbes de sommeil.

Le soir venu, son oncle l’accompagna, grimé en vieillard. Ils livrèrent la bière et les plats en salle des gardes, puis il disparut alors qu’elle faisait le service. C’était un cadeau des villageois, leur dit-elle, pour les remercier de les protéger contre ces monstres d’enfants-épines.
Ils festoyèrent de longues heures durant, levant leurs chopes pour réclamer toujours plus de bière, se gavant de tous les plats que Braelyn avait prévu. Son garde la coinça même dans un coin de la pièce pour l’embrasser à pleine bouche, la remerciant de ce beau cadeau, et lui promettant de la rejoindre plus tard.
Quelques heures après, ils s’étaient tous écroulés dans leurs gamelles, et des ronflements sonores résonnaient dans la pièce. Braelyn s’emparant d’une dague et d’un jeu de clefs, et se dirigea, résolue, vers les sous-sols.

Lorsqu’elle pénétra dans les gêoles des enfants-épines, une odeur âcre lui saisit la gorge et lui brûla les yeux. Ça sentait la pisse et le désespoir, et elle entendait des pleurs  s’échapper de quelques cellules. Elle se rapprocha discrètement du fond de la pièce quand elle les vit : deux gardiens, à la mine sévère, devant une porte. Dissimulant la dague dans un repli de son jupon, elle s’empara du plateau qu’elle avait emporté avec elle, chargé de pâtisseries et de chopes de bière.
Elle se rapprocha en ondulant, se raclant la gorge :

“Bien le bonsoir, sieurs ! Vos collègues m’ont demandé de vous apporter ceci ! Régalez-vous !”
Et elle leur offrit son sourire le plus innocent. Les deux cerbères prirent le plateau sans se dérider, et la congédièrent sur le champ.
Elle fit mine de s’éloigner, avant de se blottir dans un recoin, dissimulée à leur vue. De là, elle les observa boire leur bière, lentement, avec parcimonie. Elle s’impatientait. Lorsqu’enfin ils s’écroulèrent l’un sur l’autre, elle se précipita sur la pointe des pieds. Elle vola également leur trousseau, et ouvrit la cellule, retenant son souffle. S’emparant d’une torche, elle pénétra dans la pièce. Au fond, suspendu au mur, Arian était inconscient. Des fers le retenaient par les bras, les chevilles et le cou. Il était si maigre et si pâle qu’il en était presque transparent.
Elle accourut le libérer. Il était si léger qu’elle pouvait le porter. Il reprit conscience lorsqu’elle lui caressa le visage. “Arian. Je suis venue pour te sauver…”

Elle le prit dans ses bras et s’empressa de sortir. Devant la cellule, les gardes étaient toujours inconscients. Ils se faufilèrent au dehors, sans un bruit. Là, leur oncle les attendait avec une charrette. Ils s’enfuirent dans la nuit.

jeudi 17 octobre 2019

NaNovember 2018 #10 : Flowing

La Loreleï


La Loreleï est une créature de légende qui tire son nom d’un rocher du Rhin, le rocher de la Lorelei, que l’on pourrait traduire par “rocher de l’écho”.

C’est d’un poète romantique allemand de la fin du XIXème siècle que nous tenons son histoire.


La Loreleï était une sirène qui apparaissait parfois, brossant ses longs cheveux d’or assise sur son rocher, chantant pour attirer les marins, dont les bateaux venaient se fracasser sur les rochers, les conduisant à une mort certaine.

Une sirène de la même trempe que celles de l’Odyssée d’Homère, qui envoûtaient les marins de leurs chants, qui dépérissaient d’amour, ne songeant même plus à boire ou à manger. Ulysse se fera même attacher au mât de son navire pour être sûr de ne pas tenter de les rejoindre.


On est loin de l’imaginaire de la Petite Sirène d’Andersen ou de Disney.

Ce soir, j’ai envie de me réapproprier l’histoire de la Loreleï. Laissez-moi vous la conter.


Loreleï était la plus jeune des filles du fleuve Rhin. De longues années de sécheresse avaient malmené le fleuve, qui menaçait de se tarir. Déjà, les bords de rives apparaissaient, les petits cours d’eau alentours avaient été aspirés, et le beau fleuve perdait de sa puissance.

Le Rhin dépérissait, et il fallait vite le repeupler, pour le faire grandir à nouveau.
Alors, régulièrement, il envoyait ses filles à la surface, sur un rocher qu, autrefois était immergé, mais se retrouvait désormais apparent. Là, les nuits sans lune, elles chantaient, attirant les marins, les pêcheurs, et les entraînaient ensuite par le fond, où ils mourraient pour renaître ensuite tritons, et repeupler le fleuve.

C’est ainsi qu’une à une, les filles du Rhin avaient pris époux, toutes sauf l’une, la plus jeune, Loreleï.

Loreleï ne voulait pas se marier. Elle voulait rester libre, et rêvait de nager jusqu’à l’océan, pour découvrir son immensité. Elle prenait soin de ne jamais chanter à la surface, et se contenter de s’asseoir sur son rocher, démêlant ses longs cheveux blonds, qui faisaient sa fierté.

Elle aimait être là, seule, perdue dans ses pensées, et venait régulièrement, même les nuits où la lune brillait. Ses sœurs l’avaient avertie : son imprudence lui faisait courir un grand danger, car aucun humain ne devait jamais la voir, sous peine qu’elle soit chassée.

Mais Loreleï n’en avait cure. Après tout, même s’ils étaient devenus tritons, ses beaux-frères étaient humains dans leur vie d’avant, et ils aimaient ses sœurs tendrement.

Alors elle continuait à se prélasser sur son rocher, silencieuse, peignant sa chevelure dorée.

Une nuit de tempête, son père entra dans une colère noire. Elle devait impérativement respecter leurs traditions et se marier. Il était temps qu’elle remonte à la surface et qu’elle chante. Vu le temps, la lune ne se lèverait pas. Il cria et gronda, et de guerre lasse, elle prit la direction du rocher.

Il faisait atrocement froid hors de l’eau, et sa précieuse chevelure flottait autour de sa tête en mèches entortillées, qui lui faisaient une couronne de serpents blonds prêts à mordre.

Elle prit une profonde inspiration et commença à chanter. Le vent transportait sa voix sur le fleuve et bien au delà. Quel inconscient se serait aventuré sur les eaux par ce temps-là ?

Et quand bien même, elle restait déterminée à ne pas se marier. Bien sûr, la survie du fleuve et de sa famille lui importait, mais il lui semblait que c’était un bien trop grand sacrifice. Mais rapidement, elle aperçut une embarcation sur les eaux déchaînées. Elle était à la dérive, et semblait abandonnée. Curieuse, elle interrompit son chant pour plonger, et nagea jusqu’à la coque.

Un homme était à bord, allongé à plat ventre, flottant dans un fond d’eau. Elle tendit la main pour lui toucher l’épaule, et ses doigts rencontrèrent un liquide sombre et visqueux : du sang. Elle pensa que c’était bien sa veine, d’attirer un être humain déjà mort, et pensa un instant l’abandonner là. Elle était épuisée d’avoir chanté toute la nuit. Elle s’apprêta à plonger au fond du fleuve, lorsque quelque chose l’arrêta.

La tempête s’était levée sans qu’elle s’en aperçoive, et la lune déjà perçait derrière les nuages. Un de ses rayons avait frappé l’embarcation, révélant à la ceinture de l’homme un petit poignard orné de pierres précieuses, étincelant. Elle réunit ses dernières forces pour tirer le frêle esquif jusqu’au rocher, puis de là, en extirpa le mort pour le glisser à côté d’elle sur la pierre glacée.

C’est alors qu’elle eut la surprise de sentir un battement. Il était faible, certes, mais existait, quelque part dans la poitrine de cet homme. Il avait dans le cou une plaie béante, d’où s’écoulait encore un peu de sang. Elle ne put résister à l’envie d’y poser ses lèvres et de goûter ce liquide poisseux et légèrement salé. Était-ce le goût de l’océan ?

Fascinée, elle écarta les mèches trempées de son visage, dévoilant ses traits ciselés et ses yeux clos, bordés d’une longue frange de cils bruns, qu’elle effleura du bout du doigt.

Elle sentait le corps de l’inconnu se réchauffer sous ses doigts, mais il ne respirait toujours pas, et les battements de son cœur étaient encore si faibles.

La lune était pleine et parfaitement visible désormais. Elle s’allongea tout contre le torse de l’inconnu, et chantonna doucement, ses longs cheveux blonds répandus sur sa poitrine comme une couverture.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, les premiers rayons du soleil pointaient déjà à l’horizon. Paniquée, elle se redressa vivement, et plongea dans l’eau désormais calme du fleuve. Son père devait avoir passé la nuit à guetter son retour. Jetant un dernier regard en arrière, elle aperçut l’inconnu qui ouvrait les yeux et toussait, vidant de ses poumons l’eau qui avait failli l’étouffer.

Elle s’empressa de plonger plus profondément pour se dissimuler à son regard. Au fond du fleuve, ses sœurs l’attendaient. Elles étaient mortes d’angoisse. Où était-elle donc passée toute cette nuit ? Elle n’avait pas trouvé d’époux, alors pourquoi souriait-elle ainsi ?

Loreleï esquiva leurs questions, et s’enfuit plus loin, à l’abri des regards. Là, enfin seule, elle extirpa le poignard de l’inconnu, qu’elle avait emporté et dissimulé dans sa luxuriante chevelure. Elle en caressa chacune des pierres précieuses, fascinée par leur douceur. Mais au fond du fleuve, elles avaient perdu leur éclat, cette brillance qui l’avait attirée.

Alors la nuit suivante, elle remonta à la surface, pour admirer l’éclat du poignard à la lumière de la lune. Et elle se mit à chanter, perchée sur son rocher. Quelque chose la troublait : lorsqu’il avait ouvert les yeux ce matin-là, Loreleï avait distinctement aperçu leur couleur malgré le trouble de l’eau. C’était celle des émeraudes du poignard.

Elle chanta toute la nuit, un chant non pas destiné à égarer les marins, mais une douce mélopée, pour apaiser son âme tourmentée. Elle finit par s’endormir là, sur son rocher, le poignard dans son étui, serré par ses mains contre son cœur.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, l’aube pointait le bout de son nez, et un bruissement sur la rive l’alerta. Elle se redressa brusquement, prête à plonger, avant de l'entendre :

“S’il te plaît, non, ne bouge pas !”

Bien sûr, Loreleï ne parlait pas le langage humain, elle ne comprit donc pas les mots, mais le son de la voix la figea sur place.
C’était lui. L’homme aux yeux d’émeraude, le noyé qu’elle avait trouvé la veille, et à qui elle avait volé le poignard. Il était bien vivant, mais semblait encore faible, la pâleur de sa peau contrastant avec le rouge écarlate du sang qui avait imprégné sa chemise.

“C’est toi, n’est-ce pas ? C’est toi qui m’a sauvé ?”

Loreleï le regardait, comme paralysée. Elle sentait confusément qu’il ne lui voulait aucun mal, mais elle se rappelait de la loi de son père : les sirènes ne pouvaient pas être vues des hommes, sous peine d’être bannies du fleuve.

Sans plus réfléchir, elle plongea, et nagea jusqu’au fin fond du fleuve. Si elle ne disait rien, ce serait son secret. Personne n’en saurait rien, et elle ne serait pas chassée. Elle ne remonterait plus jamais à la surface, et voilà.

Ce soir-là, lorsque son père insista pour qu’elle aille chanter sur le rocher, elle refusa catégoriquement. Il tempêta, rugit, gronda, mais rien n’y faisait. Elle n’irait pas. Ivre de rage, il se jeta sur elle, bien décidé à la traîner à la surface de gré ou de force. Lorsqu’elle tenta de se soustraire à son emprise, le poignard dissimula dans ses cheveux s’échappa. L’espace d’un instant, tout se figea. Loreleï savait : c’était trop tard, le mal était fait.

La colère de son père retomba en une fraction de seconde, se transformant en un immense chagrin. Qu’avait-elle fait ? Il s’éloigna d’elle et prononça la terrible sentence : Loreleï était bannie à jamais du fleuve.

Le poignard à la main, elle se dirigea vers la surface. Elle entendait derrière elle les lamentations de ses sœurs, et leur peine alourdit son cœur. Une fois à l’air libre, elle tourna le dos à son rocher, et nagea jusqu’à la rive, là où ce matin encore, l’étranger l’avait hélée.


Il n’était plus là. Elle s’installa au bord de l’eau, et se mit à pleurer. Toute la nuit, elle pleura, grelottant de froid, et ne s’endormit d’épuisement qu’au petit matin.

Lorsqu’elle s’éveilla enfin, son corps avait changé. Ses écailles dorées avaient disparu, laissant place à une peau lisse et rose pâle qui semblait si fragile. Sa queue, elle, s’était transformée en deux cannes qui semblaient bien trop frêle pour la supporter.

Elle resta assise encore longtemps à pleurer sur son sort, en silence. Puis, dans un dernier geste désespéré, elle attrapa le poignard, et coupa à grands gestes rageurs sa longue chevelure blonde. Les mèches s’envolaient de ses doigts, flottant un moment au vent avant de s’écouler sur le fleuve, comme un dernier adieu.


C’est ainsi que la nuit venue, il la trouva. Il avait erré un peu dans les bois, mais était revenu pour elle. L’étranger la prit dans ses bras.

jeudi 3 octobre 2019

Nanovember 2018 #9 : Precious


9/ Elle s'appelait Bijou


Elle s’appelait Bijou. Elle n’avait jamais compris par quel étrange coup du sort elle avait fini avec un prénom pareil, mais ça prouvait qu’au moins, l’univers avait un sens de l’humour particulier.

“Bijou”. Un nom de bichon maltais ou de cheval de course, parfaitement inadéquat pour un bébé abandonné en pleine nuit sur les marches du commissariat.
Toujours est-il que c’est comme ça que sa mère l’avait prénommée, apparemment, comme elle l’avait mentionné dans un courrier déposé dans le couffin de l’enfant.
Comment pouvait-on donner un nom si précieux à son nouveau-né, et malgré tout l’abandonner ? Une question qu’elle se posait souvent.

Elle avait été confiée à l’assistance sociale, qui l’avait placée chez une femme seule, qui avait toujours rêvé d’être mère. Elle avait attendu toute sa vie, et quand elle avait accueilli Bijou, elle avait refusé de lui donner un autre nom : c’était sa perle, son joyau, ce qu’elle avait de plus précieux. Bijou elle resterait.

Devenue désormais adulte, ce n’était jamais sans une pointe de honte qu’elle se présentait, que ce soit à un entretien d’embauche ou dans les cercles sociaux. Elle percevait le flottement qui envahissait systématiquement ses interlocuteurs, certains se demandant si c’était une plaisanterie, d’autres cherchant à en faire une, les derniers simplement perturbés, ne sachant pas vraiment comment réagir.


Elle avait songé plusieurs fois à en changer. Mais une partie d’elle l’en empêchait, parce que ça restait son seul lien avec sa mère biologique, et que même si elle l’avait abandonnée, Bijou caressait l’espoir d’un jour la retrouver, pour au moins lui poser toutes les questions qui lui brûlaient les lèvres, et la tourmentaient parfois au point de ne pas trouver le sommeil.


Et pour ne rien arranger, le prénom “Bijou” ne pouvait pas être plus éloigné de sa personnalité, ou même de son physique. Il n’y avait rien en elle de fragile ou de précieux. Elle mesurait 1m80 pour 120 kilos, avec une ossature bien charpentée, riait fort, jurait. Elle n’appréhendait pas sa féminité par les caractéristiques traditionnelles, celles issues d’une société patriarcale, sexiste et bourrée d’inégalités. 

Elle était déterminée, rentre-dedans, entêtée, parfois jusqu’à la mauvaise foi. Elle n’aimait pas tellement être en société, préférant largement la compagnie de ses chats, qu’elle avait nommés Arthur, Chloé et Eric, des prénoms bien humains, un peu comme un pied de nez au sien.

Puis Bijou l’avait rencontré. Il s’appelait Pierre, et lui avait fait remarquer dans un éclat de rire que son prénom à lui aussi était précieux. Ça l’avait faite sourire, et elle avait accepté son invitation à boire un verre. Elle avait passé l’une des meilleures soirées de sa vie. Il était drôle, prévenant, attachant. Elle lui avait raconté l’histoire de sa naissance, froidement, sans pathos, et il s’était contenté de poser sa main sur la sienne, en lui disant qu’elle avait l’air d’avoir tiré le meilleur de son passé, et qu’il lui restait tout un avenir à inventer.
Elle avait aimé cet optimisme, le calme qu’il transpirait. Avait accepté un second rendez-vous, puis un troisième, puis de fil en aiguille, ils s’étaient retrouvés en couple, amoureux. Rien ne venait ternir son bonheur, ni les jours de mauvaise humeur, ni les disputes qui parfois survenaient. Ils surmontaient tous les obstacles avec sérénité. Arthur, Eric et Chloé l’avaient vite adopté, à tel point qu’il n’était pas rare, le dimanche après-midi, de les voir tous ensemble assoupis sur le canapé, alors que Bijou était installée à son bureau, tentant de terminer une nouvelle, corrigeant les fautes d’un texte précédent, ou faisant des recherches pour entamer le suivant.

Elle voulait devenir autrice. Elle se revoyait encore, enfant, chez sa mère adoptive, norcir des pages de cahier, racontant des histoires rocambolesques, tout pour s’évader d’un amour qu’elle trouvait étouffant. Ce n’est qu’il y a quelques années, lorsque celle-ci était décédée des suites d’une longue maladie, que Bijou avait réalisé la force du lien qui les unissait, cet amour si précieux qu’elle n’avait pas su accepter, d’autant plus précieux qui n’était pas déterminé par le sang, mais par un choix qu’un jour, cette femme avait fait, de lui permettre d’appeler quelqu’un “Maman”.

Bijou voulait un enfant. C’est ce à quoi elle pensait ce jour-là, se rappelant de l’amour de sa mère, regardant Pierre et les chats piquer un roupillon. Elle voulait rendre ce qu’il lui avait été donné, et faire mieux également que celle qui l’avait abandonnée. À la mort de la femme qui l’avait élevée, elle avait renoncé à chercher sa mère biologique. Elle trouvait ça presque indécent, et irrespectueux envers elle. C’était elle sa mère, la seule qui avait finalement compté.

Alors Bijou écrivait son histoire. Son désir d’enfant, de réécrire l’histoire, de conjurer le passé. Son amour pour Pierre, avec qui elle voulait partager ce rêve, sans jamais encore avoir osé aborder le sujet. Elle voyait parfaitement en esprit ce que cela pourrait donner , un parfait mélange de lui et elle, un joli petit bébé.

Un jour, par inadvertance, elle avait laissé son ordinateur ouvert sur son texte, et s’était absentée pour prendre un bain chaud avec un thé, son petit plaisir personnel en hiver pour se détendre après une longue journée à pianoter sur son clavier.
Elle avait fermé les yeux dans la vapeur dégagée par l’eau chaude, et respiré profondément. Peut-être avait-elle somnolé un moment, toujours est-il que lorsqu’elle les avait rouverts, Pierre était là, assis sur le rebord de la baignoire, à la regarder tendrement.
Elle avait souri et lui avait demandé ce qu’il y avait.
“Tu veux un bébé ? Tu veux qu’on fasse un enfant ?”
Son sourire s’était élargi, et elle avait hoché la tête.
“Tu avais laissé ton document ouvert, et en passant mes yeux se sont égarés, je n’ai pas pu m’empêcher de lire. Tu ne m’en veux pas ?”
Bien sûr que non, elle ne lui en voulait pas. Peut-être même qu’inconsciemment, elle avait voulu qu’il lise, qu’il découvre son projet. Elle le fixait, attendant le verdict.
Il avait attrapé son drap de bain, posé à chauffer sur le radiateur, et lui avait passé : “Tu viens ? Il est l’heure de s’y mettre sérieusement.”
Dans un éclat de rire, elle s’était redressée, et avait saisi la main qu’il lui tendait, pour jaillir hors de la baignoire.

Ce soir-là, ils avaient fait l’amour lentement, passionnément, tendrement, se murmurant des mots doux à l’oreille. Puis ils s’étaient endormis, enlacés, pleins d’espoirs et d’impatience.

Mais les mois s’étaient écoulés, et le bébé n’arrivait pas. Bijou ne tombait pas enceinte, rien ne se passait. Ils avaient fait un calendrier, des tests de fertilité, choisi les bonnes positions, la bonne alimentation, fait du yoga pour se détendre. Physiquement, rien n’empêchait cette grossesse, et pourtant rien n’y faisait. Ce bébé se faisait désirer.
Bijou était frustrée, et pleurait parfois dans les toilettes de son boulot, quand elle était sûre que personne ne pourrait l’entendre. Pierre se montrait patient, toujours plus attentionné. Il l’avait demandée en mariage, avec une bague en or blanc sertie d’un petit diamant rose, et cette phrase : “Un bijou sans pierre n’aurait pas eu de sens.”. Elle avait souri, ri, pleuré, et dit “Oui, oui, évidemment”, en l’embrassant.
Le projet bébé avait été mis de côté. Pas oublié, simplement repoussé dans un coin de son esprit. Elle s’était concentrée sur le projet mariage. C’était simple, de son côté, elle n’avait pas de famille. Celle de Pierre était aussi très limitée : ses parents étaient toujours vivants, mais séparés, il lui restait une grand-mère, et il avait un frère. Ça tombait bien, ils ne ressentaient pas le besoin d’une grande cérémonie. La mairie, un joli restaurant. Peut-être quelques collègues et amis, et leurs chats, évidemment. Elle voulait une longue robe simple, mais pas blanche. Il voulait un nœud papillon. Un bouquet de pivoines blanches et rouges. Pouvoir écrire eux-mêmes leurs vœux. Une jolie photo dans leurs belles tenues, à accrocher au dessus du canapé. Et une forêt noire en dessert, parce qu’ils n’étaient pas fans des pièces-montées, ou des choux, ou du caramel et de la nougatine.
Ils dessinèrent ensemble les invitations, arrêtèrent une date, publièrent les bans. Ils n’avaient pas déposé de liste, ne prévoyaient pas de faire un voyage de noces, peut-être juste un petit week-end à Vienne, en amoureux, parce qu’elle aimait les peintres de la Sécession.

Le jour de la cérémonie approchait, et bien qu’elle n’ait pas l’impression d’être nerveuse, son état de santé se détériorait : nausées, maux de tête. Elle se sentait constamment épuisée. Ses amies tentaient de la rassurer : même s’il s’agissait d’un petit mariage, elle avait tout préparé elle-même, et c’était normal de se sentir fatiguée à l’approche du grand jour. Elle prenait des bains de plus en plus longs pour se détendre et se délaisser.

Enfin, la veille du mariage, elle avait pris son calendrier pour un dernier contrôle. Un doute vague la tenaillait, elle était persuadée d’avoir oublié quelque chose, mais quoi ? Elle remontait le cours du temps, pointant au fur et à mesure les tâches accomplies, validant que tout était bien prêt.
Arthur avait sauté sur ses genoux, et, sursautant, elle avait laissé tomber son cahier au sol. Se penchant pour le ramasser, elle avait remarqué qu’il s’était ouvert à une page plusieurs mois en arrière, en plein projet bébé. C’est à ce moment-là que ça l’avait frappée : elle avait du retard. Concentrée sur les préparatifs du mariage, elle n’avait rien remarqué, mais cela faisait bien quinze jours que ses règles auraient dû arriver.

Cette nuit-là, Bijou n’avait pas réussi à dormir. Elle attendait le matin, et l’ouverture de la pharmacie, pour s’y précipiter en secret. Pierre se préparait chez son père pour la cérémonie, elle était tranquille. Elle avait acheté un test de grossesse, l’avait déballé, pissé sur le capteur du bâton, compté impatiemment, vu la petite croix bleue tant espérée apparaître. En souriant, elle avait rajouté une ligne sur ses vœux de mariage. “Pierre + Bijou = un nouveau Joyau”.