dimanche 4 octobre 2020

[Contrainte de temps] - Fossiles de rêves

 Jour 4 du challenge Writober de @nanochimeres (sur Twitter) avec une contrainte de 10 minutes (j'ai juste pris le temps de rajouter une ultime phrase ensuite). C'est une ébauche de quelque chose qui entoure le thème, et je suis assez contente. A voir si je reprends plus tard cet univers pour le développer. 


C’est avec un frisson d’excitation qu’Ethan pénétra dans le Rêvotemple pour la première fois. L’immense bâtiment grouillait de gens pressés, des bulles de pensées flottant au milieu de la foule, filant à pleine allure. Il prit le temps d’observer un moment ce fascinant ballet, avant de se diriger vers l’ascenseur. Il connaissait ses instructions par cœur, mais vérifia la plaque sur le mur qui indiquait à quel étage se trouvait chaque service. Rassuré, il pénétra d’un pas ferme dans l’ascenseur, et pressa le bouton du 5ème : Archéorêve.

Il avait dû se battre toute son enfance pour poursuivre une « carrière sans avenir », comme disaient ses parents, qui tentaient de le diriger vers des secteurs plus prometteurs, comme le Médisoin ou la Jurivision. Mais Ethan avait campé fermement sur ses positions, et poursuivi son chemin, bien décidé à être l’un de ces Plongeurs du passé dont lui avait tant parlé sa grand-mère.

Enfin, à 27 ans, 3 ans après avoir décroché son diplôme et postulé partout sans succès, il avait décroché un poste d’assistant fouilles sur un nouveau chantier. L’annonce était assez mystérieuse, et les entretiens s’étaient fait intégralement par bulles voyageuses, tant et si bien qu’il ne savait pas réellement qui était son employeur. Il avait simplement rendez-vous, aujourd’hui à 0200, au 5ème étage du Rêvotemple, service Archéorêve. « Prenez une valise avec vous », lui avait-on précisé, et il serra la poignée de son cartable, qu’il avait chargé de quelques tenues et autres maigres possessions. L’ascenseur émit un agréable ding qui le tira de ses rêveries : celles du passé l’attendaient. Il s’avança d’un pas ferme vers sa destinée.


samedi 3 octobre 2020

[400 mots] : Goûter l'immortalité

 Jour 3 du challenge Writober de @nanochimeres : Goûter l'immortalité. Ma contrainte du jour : écrire 400 mots. Compte final : 416 mots. Je ne suis pas du tout satisfaite de celui-ci, j'avais une idée en tête, je n'ai pas vraiment réussi à la réaliser, il aurait fallu établir + de contexte, mais compliqué en 400 mots. Bref, ça a le mérite d'exister, et l'idée est toujours la même : se dérouiller avant le NaNoWriMo en novembre. 


Au-dessus de lui, les cieux s’entrouvrirent, et une lumière aveuglante le fit flancher un instant. Il ne lui semblait plus rien entendre, hormis le tonnerre et les battements affolés de son cœur.

Soudain, une voix tonitruante résonna dans son crâne, provenant de partout et nulle part à la fois.

« Niko ! Souviens-toi de qui tu es ! »

La voix grondait, l’emplissait, accompagnée d’un torrent de pensées qui le firent tomber à genoux. Il se mit à trembler, les doigts pressés sur ses joues, incapable de contenir ses larmes. Il ne réalisa même pas que le silence était revenu, que la lumière avait disparu. La première sensation qui le ramena dans son corps fut deux mains chaudes et solides se déposant sur ses épaules, et une autre voix, veloutée et teintée d’inquiétude, une voix qu’il connaissait par cœur et qui lui murmurait des paroles de réconfort, l’aidant à se relever, l’entourant d’amour.

Il s’effondra dans les bras de celui à qui appartenait cette voix, confiant qu’il était en sécurité, enfin. Les bras l’entraînèrent vers le canapé, le déposant délicatement. Il poussa un gémissement lorsque les bras l’abandonnèrent un instant, mais enfin, ils revinrent l’entourer, accompagnés de la chaleur douce d’un corps pressé contre le sien. Il s’autorisa à plonger dans le noir.

 

Ce n’est que de longues heures plus tard que Niko revint à lui. Il était allongé sur le canapé, et la pénombre qui l’entourait lui donna une idée de l’heure avancée qu’il devait être. Il tourna la tête, et avisant les chiffres de l’horloge digitale au mur du salon, confirma l’information : il avait dormi jusqu’au beau milieu de la nuit. Un léger soupir, tout proche de lui, interrompit le train de ses pensées, et il baissa le regard en direction de son torse, où Anton avait posé sa tête et dormait profondément, le reste de son corps glissé entre Niko et le dossier du canapé, un bras et une jambe enserrant la taille et les jambes du jeune homme. Niko esquissa un sourire, et ne put s’empêcher de glisser les doigts dans la chevelure d’Anton, dérangeant les mèches brunes collés au front de son amant.

Envahi d’un sentiment de bonheur et de calme, il ferma les yeux, et s’autorisa à grapiller quelques heures de sommeil en plus. Il serait temps, demain, de repenser à la voix de son père, aux paroles de Zeus, gravées dans son cœur. En attendant, il goûtait la saveur d’une immortalité passée dans les bras de son bien-aimé.

vendredi 2 octobre 2020

[Contrainte de temps] : Souvenirs de la Terre

 M'étant bien trop amusée hier, et histoire de reprendre des bonnes habitudes pour le NaNo qui arrive, j'ai décidé de continuer à explorer la liste Writober de @nanochimeres, que je cumule avec une contrainte aléatoire fournie par un bot d'écriture, toujours grâce à Onirie. Aujourd'hui, écrire au moins 20 minutes (contrainte du bot) sur le thème "Souvenirs de la Terre" (Writober)


Elle ne pouvait s’empêcher de consulter son connecteur temporel toutes les 5 minutes. Cela faisait si longtemps qu’elle errait, seule dans sa capsule spatiale, qu’elle était nerveuse à l’idée d’enfin, enfin retrouver d’autres natifs de la Terre. Parfois, elle se parlait à haute voix, juste pour entendre un son, mais la plupart du temps, le silence l’entourait, hormis l’occasionnel bip de ses machines de contrôle.

Elle était épuisée, terrifiée, nerveuse. Les souvenirs du jour où son vaisseau de mission l’avait abandonnée sur une planète lointaine étaient encore vifs, et les voix horrifiées du reste de l’équipage résonnaient encore dans son crâne, la tenant éveillée la nuit. Elle ne blâmait pas ses compagnons de bord : ici, dans ces territoires hostiles, on faisait passer le bien-être du groupe avant la vie de l’individu. Elle avait été coincée par un golem de sable, et, alors qu’elle pensait enfin s’être échappée et pilotait sa capsule d’une main de maître pour rejoindre le navire, l’immense créature l’avait rattrapée et bloquée. Ses compagnons n’avaient pas eu d’autre choix que de la laisser derrière, s’ils ne voulaient pas rater le prochain checkpoint. Et personne ne tenait à rater les checkpoints, sous peine d’être déclarés hors-la-loi.

Au départ, les bornes de signal étant assez proches, ils étaient restés en contact. Elle avait ainsi su que le Tribunal Intergalactique s’était réuni pour statuer sur son sort, et que le prochain vaisseau de patrouille passant sur sa route pourrait la prendre en remorque si elle était capable de le rallier, ou noter sa défection si elle n’était pas au rendez-vous. Sa défection, ou son décès, avait fini par reconnaître Aurora dans une des dernières transmissions, car personne ne pensait qu’elle serait encore en vie au prochain passage d’une patrouille.

Mais elle s’était accrochée. Fort heureusement, sa capsule était toujours bien pourvue, elle veillait toujours à renouveler ses rations, et, en se restreignant, elle avait pu tenir jusque-là. Le nouveau vaisseau l’avait contactée pour l’avertir de son passage, mais la communication avait été bloquée en sens unique. On ne s’attendait vraiment pas à la trouver en vie. Elle serra les dents, et s’autorisa une grande inspiration avant de consulter une nouvelle fois son connecteur temporel. Si ses calculs étaient bons – et ils l’étaient – le navire allait apparaître dans l’immensité face à elle très rapidement.

Elle poussa quelques boutons de sa console, histoire de s’occuper un peu, et enfin, relevant les yeux, elle vit s’avancer vers elle un engin énorme, dix fois la taille de son précédent vaisseau, un géant face à sa capsule. Elle pressa son émetteur, vérifiant que la fréquence soit bonne. Cela ne lui permettrait pas d’ouvrir une ligne de communication, mais signalerait sa présence sur les écrans de bord, afin que l’équipage lui ouvre ses portes.

Au bout de quelques instants qui lui parurent une éternité, elle reçut le code d’autorisation d’abordage, et manœuvra délicatement son vaisseau. Elle retint son souffle, et il lui sembla ne plus être capable de respirer alors qu’elle ouvrait enfin la porte de la capsule et, pour la première fois depuis de très longs moins, posait le pied sur un immense tarmac. La pensée lui donna le tournis, et elle prit son temps avant de se diriger vers le sas de décompression. Son cœur lui semblait prêt à exploser dans sa poitrine. Sortant du sas, elle se retrouva dans un immense vestiaire, où une boîte à son nom l’attendait. Surprise, elle ouvrit lentement le couvercle, pour trouver une feuille de papier, où l’écriture fine et déliée d’Aurora l’attendait :

« Ellie,

J’ai tiré toutes les ficelles que j’ai pu, mais n’ai pas obtenu l’autorisation de changer de vaisseau pour être sur celui-ci, et venir te chercher moi-même. Alors, à la place, je te fais parvenir quelques souvenirs de la Terre. Je t’en prie, sois encore en vie lorsqu’ils viendront te chercher. Tu nous manques à tous, et Tergan attend que tu reviennes prendre le contrôle de nos machines. Reviens-nous vite. »

D’une main tremblante, elle écarta la lettre. En dessous, s’empilaient pêle-mêle une boule à neige, un infuseur à thé, une tablette de chocolat et une photographie : tout l’équipage de son navire, bras dessus bras dessous, le dernier soir qu’ils avaient passé sur Terre. Serrant ces quelques souvenirs contre sa poitrine, les yeux brouillés de larmes, elle se tourna vers la porte menant à l’intérieur du navire. Il était temps d’aller à la rencontre de nouveaux humains, et de les supplier de la ramener à sa famille. Ils l’attendaient.


jeudi 1 octobre 2020

[Word Sprint] Amer Cyborg

 Défi : un sprint de 250 mots (compte final : 324 mots). Le thème, fourni par Onirie, est le 1er thème du Writober de Nanochimères : Amer Cyborg


« Il se passe quelque chose. »

Angus lève les yeux, pris par surprise par le son d’une voix à laquelle il ne s’attendait pas.

Il prend une grande inspiration et, gardant le dos tourné, répond d’une voix posée :

« Et que se passe-t-il, exactement ?

-          Je… Je l’ignore. »

La voix est hésitante. Dans la tête d’Angus, les pensées défilent à 100 à l’heure, et il se mord l’intérieur de la joue pour s’efforcer de ne rien en laisser paraître. Tâtonnant à sa droite, il agrippe enfin un tournevis, et se concentre sur le poids de l’outil dans sa main, le reste de son corps parfaitement immobile. Il donne l’apparence d’une relaxation totale.

Seule manifestation de sa nervosité, sa pomme d’Adam qui s’agite, alors qu’il déglutit péniblement avant de parler. Il est soulagé d’entendre sa voix si ferme lorsqu’il déclare : « Theo, diagnostic. »

Lorsque le silence lui répond, il retient son souffle un instant, ses doigts se crispant sur le tournevis qu’il tient désormais serré contre son torse. Finalement, une voix désincarnée lui répond : « Diagnostic complet. Aucune erreur détectée. »

Ce n’est pas vraiment un soupir, mais il prend le temps d’expirer un peu plus fort qu’il ne l’aurait souhaité, avant de retourner son attention sur son interlocuteur.

C’est un robot d’apparence parfaitement humaine. Sa plus belle création : un cyborg à l’image de son défunt frère. Il sait qu’il n’aurait pas dû, et ne compte plus le nombre d’heures de sommeil perdues à penser à ce qui pourrait mal tourner. Mais c’est comme avoir encore auprès de lui Bertram, et cette idée l’envahit d’une soudaine nostalgie, et c’est d’une voix plus douce qu’il reprend : « Bert ? Que se passe-t-il ? Peux-tu le décrire avec tes mots ? 

-          C’est salé. Amer. »

La description pique sa curiosité, et finalement, il se retourne. Face à lui, le visage de son frère est baigné de larmes. 



jeudi 30 juillet 2020

Fraises tagada

Texte rapide pour ma chère Elodie Serrano, avec comme unique mot d'ordre : fraise tagada (lisez Les Baleines Célestes ou son nouveau roman, Cuits à point)


Il avait rêvé, si souvent, de ce que serait leur premier baiser. Il sentait son cœur battre, un peu plus fort, à chaque notification de son téléphone, lorsque c'était son prénom qui apparaissait sur l'écran.
Ils ne s'étaient jamais appelés. Il ne pouvait qu'imaginer le son de sa voix, tout comme il avait dû composer, dans son esprit, une symphonie de langage corporel, les gestes et les mouvements qui n'appartenaient qu'à Elle.
Il n'avait cependant aucun doute sur le fait qu'elle était celle qu'il désirait. Dans leurs mots, dans leurs échanges, ils se complétaient comme les deux pièces d'un puzzle.
Elle, elle avait eu des doutes, des hésitations. Il était clair, parfois, qu'elle se méfiait, et il lui avait fallu déployer des trésors de douceur pour lui faire comprendre qu'il la voulait, elle, dans son intégralité. Il l'avait rassurée, cajolée, et il voulait désormais la serrer dans ses bras, même s'il était conscient qu'il restait un risque que tout change en se rencontrant. Après tout, l'amour est une savante alchimie, et on ne peut pas savoir si la recette est bonne ou si tout va exploser, tant qu'on n'a pas mélangé tous les ingrédients.
………………………..
Il est en avance. Il guette la foule, ses doigts caressant inlassablement l'écran de son téléphone dans sa poche, comme pour se rassurer, comme si c'était elle qu'il touchait par ce lien ténu et virtuel.
Il la voit arriver, de loin, et le bruit de la foule est masqué par les tambourinements de son cœur, qui cherchent à lui percer les tympans. Il n'ose plus bouger, hypnotisé par ses mouvements hésitants alors qu'elle garde les yeux baissés.
Brusquement, elle relève la tête. Leurs regards se croisent, elle sourit. Il sent la sueur dans son dos, ses mains moites crispées dans ses poches, et le sourire qu'il essaye de lui rendre ressemble plus à une grimace.
Il la voit ralentir, la lumière diminuer dans son regard, l'ombre d'une incertitude faire trembloter l'ourlet de ses lèvres, et c'est plus qu'il ne peut en supporter.
Sans plus réfléchir, il bondit en avant, et sa main droite abandonne son emprise douloureuse et humide sur son téléphone dans sa poche, pour se refermer, tendrement et sans serrer, sur un poignet délicat. Le reste de son corps suit, et soudain il est si proche d'elle qu'il suffirait d'une respiration trop forte pour que leurs corps se frôlent.
Il se penche, doucement. Dans son regard à elle, il lit une question, et quelque chose qui ressemble à de l'espoir. Il ferme les yeux, ordonne à son coeur de se calmer, et poursuit son mouvement, ne s'arrêtant qu'à quelques millimètres de ses lèvres, attendant, se contentant de sentir la caresse de son souffle chaud, presque inexistant.
Ce n'est que lorsqu'il sent son sourire s'agrandir, et des doigts se glisser entre les siens pour les presser que, relâchant sa propre respiration qu'il ne savait même pas qu'il retenait, il laisse ses lèvres finir leur course et se coller contre celles de sa bien-aimée.

Elle a le goût du bonheur et des fraises tagada.

15072020

Le ciel est gris à Paris, et c'est d'un tel cliché, d'une telle banalité que je pourrais en rire si ma gorge n'était pas si serrée.
Pour renforcer cette impression d'étrange, je suis seule à la terrasse d'un café, entourée de gens à la voix rauque qui fument autour d'une conversation et d'un café.

Je ne suis pas à ma place, pas ici, et mon regard revient constamment au plateau de ma table, constitué d'éclats verts et oranges. Avec le cendrier noir au milieu, on dirait un iris explosé. Ça pourrait être comique, mais le ciel est gris et ma gorge reste serrée.
Je scrute les passants, à intervalles réguliers. Dans ce paysage navrant de banalité, je peux presque deviner ceux qui sont en route pour te dire au revoir, ou à bientôt, pour être, encore une fois, avec toi.
Moi, je ne suis pas loin. Et, dans ma tête, tourne en boucle un montage de tous les moments qu'on a passés. Il y en a eu si peu, et tellement. Je n'étais pas si proche de toi, pas vraiment, et pourtant, au fond de mon cœur, il y a ce lien si particulier. Savoir que, dans le cumul des heures que l'on a partagées, recèlent quelques pépites, quelques sourires, quelques histoires que je garde avec moi.
Tu m'as toujours traitée avec plus d'indulgence que tu pouvais en avoir pour d'autres, et je m'en suis toujours sentie privilégié, un peu fière, un peu honorée. Sans doute un peu redevable aussi, mais comment te rendre quelque chose qui n'a pas vraiment existé ?
C'est le moment de célébrer. J'espère que ça sera punk, que ça sera rock, que ça enverra chier les conventions, la bienséance, et les faussetés.

Moi je reste à ma terrasse, et si, en apparence, c'est le silence, dans mon cœur les hurlements te sont dédiés.

samedi 18 janvier 2020

Nanovember 2019 : Tatouage

Pour le NaNoWriMo 2019, j'ai repris la version longue du texte qui existe ici en 3 parties sous le titre "L'Aventure Mystique". Afin de compléter le challenge de 50 000 mots, j'ai aussi repris le concept de Nanovember attaqué l'an dernier, mais cette fois-ci, mon camarade Onirie et moi-même avons décidé ensemble des thèmes.
J'attaque la sélection 2019 avec le thème "Tatouage". Mon texte est la suite du texte "Les enfants épines", le dernier de 2018 à avoir été posté ici. 



Tatouage


Braelynn avait fini par se faire rattraper par les Soldats Blancs. 

Elle avait eu le temps de mettre son petit frère, Arian, à l'abri. Lui et son oncle étaient partis au creux de la nuit noire, sur une barque frêle qui les attendait au bord de la Mer d'Inven. Mieux valait risquer de périr noyés en pleine tempête que de rester un jour de plus au cœur d'Ellaos. 

Mais Braelynn, qui était restée en arrière pour donner l'apparence de la normalité au commerce de lin tenu par sa famille depuis des années, et espérait pouvoir rejoindre les siens dans quelques mois, lorsque tout se serait calmé, avait fini par être rattrapée par la milice. 

C'était sa faute, évidemment. Après l'évasion spectaculaire qu'elle avait orchestrée, elle avait oublié de cacher son crâne rasé et de repeindre en rouge les scarifications sur son visage, pour les dissimuler. 
Elle avait sacrifié sa beauté pour sauver son frère, et en avait oublié toute prudence. 

Lorsque les Soldats Blancs la ramenèrent au Château, c'était en qualité d'esclave. Son apparence ne pouvait lui permettre de prouver qu'elle faisait partie du peuple rouge. Ils traînèrent Braelynn jusqu'au trône de pierre, au cœur des quartiers Blancs. Déjà, la foule s'amassait : tous ces gens curieux, assoiffés de sang, de souffrance et de martyrs, qui ne se doutaient pas qu'un jour, ils pourraient parfaitement être à sa place, s'ils n'y prêtaient pas attention. 

La jeune Rouge fut ligotée sur le trône, et bâillonnée. Lorsque son bourreau arriva, elle ne trembla pas. Elle savait ce qui l'attendait, dans les prochaines minutes et pour le restant de ses jours. Elle ne pouvait rien y faire, juste patienter, et subir. 

Tirant sur sa longue robe, le bourreau lui dénuda le cou et les épaules. Il avait besoin de place pour travailler. Il suspendit à côté de la jeune femme le seau d'encre noire, et plaça entre ses pieds son petit brasero. Dans ses yeux, on voyait danser la folie fiévreuse dûe à l'Herbe. Comme la plupart des Gardes et des Soldats, il en consommait à outrance pour anesthésier ses sensations, et se protéger du risque d'attaque des Empathes. Elle lui rendit son regard, se forçant à ne pas pleurer, ni à supplier. Elle avait accepté son sort, et déglutit difficilement à cause du bâillon qui entravait sa bouche. 
Le bourreau sortit de sa poche un linge humide, qu'il lui passa sur le visage, le cou et l'épaule droite, descendant jusqu'à la naissance de sa poitrine. Il y prenait un malin plaisir, le bougre, mais elle ne lui fit pas l'honneur de frissonner sous ses doigts. Son esprit tout entier était tendu vers ce qui allait suivre, et à anticiper la douleur qui ne manquerait pas d'arriver. 

Il ouvrit ensuite sa trousse de bourreau, et, prenant le temps de parcourir lentement chaque instrument, les caressant avec un soupçon de sensualité, comme un peintre ses pinceaux, il fit durer le moment. Enfin, il arrêta son choix sur une courte aiguille épaisse, à peine qui semblait immaculée. 
Au moins, se dit Braelynn en pensée, je ne risque pas la maladie du sang. 

Il fit chauffer longuement l'aiguille sur le brasero à ses pieds, la laissant rougir jusqu'à ce qu'elle semble aussi vivre qu'une flamme. Puis il la plongea doucement dans le seau d'encre noire, et, enfin, se pencha sur Braelynn. 

La douleur était pire que tout ce qu'elle aurait pu imaginer. Lorsqu'elle avait demandé à son oncle de lui scarifier le visage pour venir sauver Arian, elle avait souffert, bien qu'il eût procédé lentement et avec toute la délicatesse qu'il pouvait. Il lui avait fait mâcher des graines de lin pour réduire l'inflammation, et sa détermination avait masqué le reste. 

Mais là, elle avait beau tenter de replier sa conscience sur elle-même, il lui semblait que chaque coup d'aiguille enfoncé dans la chair tendre de ses joues, de son front, de son menton, de son cou, de sa poitrine, venait percer directement son âme, l'emplissait d'une marée noire comme la nuit. 

La torture dura des heures. La longue robe blanche de Braelynn ruisselait d'un mélange de sang et d'encre, et déjà le tissu rêche lui brûlait la peau. 

Un gloussement hystérique naquit au fond de sa gorge, étouffé par le tissu qui lui enserrait la bouche. S'ils savaient qu'ils étaient en train de faire subir la Marque à une Rouge, le monde s'écroulerait. Mais elle n'était plus Rouge, désormais. À la seconde où l'aiguille avait percé sa peau pour la première fois, elle avait perdu son statut. Elle serait désormais une Spectre, une sans-couleur, une esclave. 
Jamais elle ne rentrerait chez elle, jamais elle ne reverrait son frère et son oncle. Elle espérait juste qu'ils avaient pu traverser la mer d'Inven, et arriver en Terre d'Opale en sécurité. 

Enfin, le bourreau relâcha la pression qu'il exerçait sur la peau de la jeune femme, et reposa doucement son aiguille sur le linge humide avec lequel il avait lavé sa victime au commencement de la cérémonie. Braelynn tremblait de tous ses membres, autant de douleur que d'épuisement. De sa joue au bas de son dos s'étalait un immense dragon noir, l’œil rouge et les crocs sanglants. 

Deux gardes vinrent la récupérer. Elle ne pouvait plus marcher, et ils la traînèrent derrière eux. La pression de leurs mains sur sa peau meurtrie lui donnait envie de hurler, mais elle n'en avait même plus l'énergie. 
C'est à peine si elle remarqua qu'ils ne l'emmenaient pas aux geôles, et une petite flamme d'intérêt s'alluma dans son regard lorsqu'elle s'en aperçut. 

L'entraînant parmi les rues, ils la conduisirent dans une ruelle derrière le château. L'un des soldats lâcha momentanément son bras, et elle manqua de s'écrouler au sol telle une poupée de chiffon, uniquement retenue par la poigne de l'autre, qui tira méchamment sur son bras : 
«Tiens-toi correctement, esclave ! », lui asséna-t-il d'une voix sèche.
Elle se redressa péniblement en serrant les dents. Une lourde porte en fer s'ouvrit devant eux, et le premier garde reprit à nouveau son poignet dans sa main calleuse pour la faire rentrer dans la pièce. 
«Une nouvelle venue», dit-il avant de faire demi-tour, faisant signe à son collègue de le suivre. 

La porte se referma dans un lourd bruit derrière Braelynn, et elle déglutit péniblement en fermant les yeux, se concentrant très fort pour ne pas pleurer ou s'effondrer. 

Une main douce et fraîche posée sur son front lui fit ouvrir les paupières. 
«Viens avec moi, disait la jeune femme souriante qui se tenait devant elle. Il faut te nettoyer rapidement avant que tout cela ne s'infecte. Je vais prendre soin de toi. »

Agréablement surprise, Braelynn se laissa conduire dans une autre pièce, au centre de laquelle trônait une bassine vide. 
«Tu vas devoir faire l'effort de te tenir encore un peu debout, lui dit son interlocutrice, l'aidant à grimper dans le bac. Je vais faire le plus vite possible. »

Elle lui ôta sa robe blanche désormais souillée avec de lents gestes précautionneux. Lorsque Braelynn fut nue, elle tenta de cacher son corps de ses maigres bras, mais l'autre lui prit la main. 
«Ne t'en fais pas. Nous sommes seules. Tu ne crains rien. »

Elle relâcha à peine ses muscles, pas tout à fait prête à accorder sa confiance. L'autre femme lui tourna le dos un instant, se rendant à l'autre bout de la pièce. 
Elle revint avec un broc d'eau et une pile de linges, et sourit à la jeune femme dans la bassine. 
«L'eau est tiède. Le froid te soulagerait sans doute plus, mais je ne veux pas que tu attrapes du mal. Ici, être malade revient à être morte. »

Puis elle entreprit de la laver doucement, faisant couler un peu d'eau tiède sur la peau blanche de la jeune femme, avant de la frotter délicatement avec les linges, ôtant la pellicule de lymphe et de sanie qui se formait déjà par dessus les plaies du tatouage. 

Lorsqu'elle eut fini, elle aide Braelynn à sortir de la bassine, et la laissa s'asseoir un instant, nue, sur un tabouret, s'éclipsant par une porte dans le fond. 

Braelynn se sentait éreintée, et commençait à sentir la faim la tenailler, mais elle n'osait pas bouger. Lorsque l'inconnue revint, elle portait une grande robe grise dans ses bras, qu'elle tendit à la jeune femme, qui s'empressa de l'enfiler. 
Le tissu était un peu rêche, mais il était chaud, et Braelynn se sentit un peu mieux, et soupira. 

L'autre sourit, et la prenant par la main, lui dit : 
«Viens avec moi, maintenant. Tu vas manger, et dormir. Et demain, je répondrai à toutes tes questions. »

Braelynn sentit la torpeur l'envahir. Manger et dormir. Oui, cela lui semblait un bon programme.